Imaginez 2 000 combattant.es kurdes armé.es de Kalashnikovs soviétiques achetées au marché noir, face à près de cinq fois plus de djihasdistes lourdement équipés, avec blindés et artillerie lourde. Iels ont défendu chaque mètre carré de la ville comme si c’était le dernier.

« La bataille pour Kobanî n’était pas seulement un combat entre les YPG et Daesh [ISIS], c’était une bataille entre l’humanité et la barbarie, une bataille entre la liberté et la tyrannie, c’était une bataille entre toutes les valeurs humaines et les ennemis de l’humanité. » 

Une humanité payée dans le sang — une solidarité partielle, conditionnelle, et souvent opportuniste.

Les médias occidentaux ont relayé des images de combattantes du YPJ, érigées en icônes féministes, à travers un prisme orientaliste et superficiel : figures d’émancipation contre la « répression du Moyen-Orient », mais sans réelle reconnaissance de l’histoire coloniale ou de la lutte kurde pour la libération. Pire, l’idéologie politique du Rojava — nourrie de l’anarchisme, du municipalisme libertaire et de la démocratie directe — a été gommée, reconditionnée comme un « mirage de valeurs occidentales ».

Ils les qualifient de « staliniens », des staliniens qui font bien le boulot, et qui ont été « efficaces pendant le confinement »

La bataille de Kobanê n’était pas seulement un affrontement entre les YPG et Daech [ISIS] ; c’était une lutte entre l’humanité et la barbarie, un combat entre la liberté et la tyrannie, une confrontation entre les valeurs humaines et les ennemis de l’humanité.

Bruxelles, années COVID. Je rends visite à un vieil ami, artiste brillant, abîmé mais tenace, enraciné dans les luttes radicales locales. Nous assistons à une action-éclair organisée par un groupe communiste local. Organisation millimétrée : briefing rapide, action, dispersion.

« Bijî Rojava ».

Des combattant·e·s de la « Queer Insurrection and Liberation Army », un bataillon armé international de volontaires, posent à Raqqa après la libération de la ville en 2017. © IRPGF

Aujourd’hui encore — et plus que jamais, avec les nouvelles offensives turques — la DAANES reste une cause phare des milieux de gauche radicale. La solidarité ne s’est pas limitée aux slogans : certain·es sont parti·es en Syrie dans des brigades de volontaires internationaux, rappelant les Brigades internationales de la guerre d’Espagne. Pourtant, les réactions « au pays » sont ambiguës. Dan Burke et Sam Newey, ressortissants britanniques, ont combattu contre Daesh en Syrie, puis en Ukraine. Morts là-bas, ils ont été salués comme des héros. Leur engagement au Rojava ? Classé terroriste.
L’arbitraire saute aux yeux : moins de deux ans après Kobanî, la Turquie lançait l’opération « Bouclier de l’Euphrate », une invasion cyniquement présentée comme antiterroriste. Les corps des mêmes combattantes autrefois glorifiées étaient désormais piétinés, sans un mot d’indignation. Les condamnations furent molles, les sanctions symboliques, les « Kurdes » — terme réducteur pour désigner la DAANES pourtant multiethnique — sommés de rester dans leurs « territoires ethniques ».

Les récits entourant la population du nord de la Syrie (ou tout autre groupe luttant pour la liberté) changent en fonction des objectifs stratégiques des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN. Un jour, iels sont dépeint.es comme des êtres humains méritant solidarité et soutien, et l’autre comme des barbares qui devraient connaître leur place.

Woman fighter of the Women’s Protection Units (YPJ) © Denilaur

Apéro après la manifestation au bar associatif qui sert de quartier général aux « stalinien.nes ». Il me dit qu’iels lui ont demandé de les aider à renforcer leurs rangs pour la manifestation éclair. Bien qu’il y ait eu des tensions entre leurs groupes respectifs – il appartenait à un groupe d’artistes anarchistes – il avait un profond respect pour la personne qui l’avait invité. Une femme d’âge moyen, au regard ferme et à la voix douce. Une militante chevronnée. Il désigne d’autres personnes autour de lui : deux filles d’une vingtaine d’années appartenant à un groupe féministe militant, qui boivent du mauvais vin rouge bon marché. Le chef du groupe « stalinien », un homme plus âgé, grand et légèrement corpulent, au visage doux, qui a passé des décennies en prison en raison de son activisme et n’a été libéré que récemment. « Ses idéaux n’ont jamais faibli. Et enfin, un jeune homme longiligne. Mon ami exprime à la fois de l’aversion et une admiration mitigée à son égard.

« Lui, il a combattu au Rojava »

Quelle est la différence entre des terroristes et des combattants de la liberté ? Qui en décide — et pour combien de temps ?

Qu’est-ce qui distingue un·e terroriste d’un·e combattant·e de la liberté ? Qui décide ? Et pour combien de temps ?

Comparez la manière dont sont perçu·es les combattant·es kurdes à celle des Palestinien·nes. Entre compassion tiède, indifférence cynique et racisme anti-arabe assumé, la perception change au gré de la géopolitique. Les militant·es queer — trans et non-binaires en première ligne — sont souvent confronté·es à des accusations violentes et absurdes :

« Ils vous jettent des toits à Gaza »,
« Vous défendez des gens qui vous haïssent. »

Un commentaire en ligne résume ce mépris :

« Les gays pour la Palestine, c’est comme des poulets pour le colonel Sanders. Il est illogique de défendre un État naissant intolérant qui vous tuerait dès qu’il vous voit. Les gays pour la Palestine sont aussi absurdes que les Juifs pour Hitler. »

Quelques années plus tard, nouvelle visite à Bruxelles, juste après le COVID, au début de ma transition. On traîne au centre culturel que mon ami a contribué à bâtir — littéralement. Un documentaire sur les travailleuses domestiques passe à l’écran.
Il me dit en souriant :

« J’ai plein de questions… mais ce sera pour plus tard. » Il ne les posera jamais. Il m’a juste serrée fort dans ses bras.

Ces questions sont souvent stupides, parfois sincères. Mais la vraie question est ailleurs :
Comment ne pas soutenir ces luttes ?

Pour de nombreux jeunes membres de notre communauté, c’est tout ce qu’ils ont jamais connu : se lever et lutter, encore et encore, pour leur droit d’exister, de vivre et de s’épanouir.

Nous, personnes trans et queer, savons que notre humanité est constamment remise en question. On veut nous effacer des écoles, des stades, des soins. On débat de nos corps comme de simples « idées de société ».
Nous savons ce que signifie dépendre d’un État qui ne tolère notre existence que sous condition. Nous avons appris à survivre dans des marges instables, à construire des solidarités concrètes.
C’est pourquoi, oui, nous nous reconnaissons dans la lutte de celleux qui se battent pour leur dignité, leur liberté, leur droit à exister.

Bijî Rojava. Palestine libre. Libération des personnes trans maintenant.
Personne n’est libre tant que nous ne le sommes pas toustes.

Ces questions sont profondément ignorantes et racistes mais, en toute honnêteté, elles ne sont pas toujours posées de mauvaise foi. Une question pour une question, donc : « Comment pourrions-nous ne pas le faire ? » 

Notre humanité est attaquée depuis des années. Un projet politique en cours vise à nous exclure de la vie publique par le biais notamment d’interdictions de participer à des activités sportives ou d’entrer à l’Armée, voire par le biais de projets de loi sur les toilettes. L’accès à des soins de santé vitaux est restreint et les ondes sont inondées de discours contre l’«idéologie du genre ». Des projets de loi sont déposés et des lois sont modifiées afin de nous faire littéralement disparaître de la circulation. Pour de nombreux jeunes membres de notre communauté, c’est tout ce qu’iels ont connu : se lever et se battre encore et encore pour leur droit d’exister, de vivre, de s’épanouir. Ne pas dépendre d’un État dont le soutien est, au mieux, conditionnel, exigeant souvent une pathologisation et un traitement ultérieur (par la stérilisation, les transitions sociales et médicales normatives (et obligatoires), le cimentage de la binarité). Nous comprenons ainsi la fragilité de notre statut de « citoyen.ne », voire d’être humain. L’État peut se retourner contre les plus sages d’entre nous, à n’importe quel moment. D’où l’importance accrue des espaces militants et de la solidarité communautaire, comme c’est le cas pour tant d’autres groupes opprimés dans le monde. Permettez-moi donc de reposer la question : Comment pourrions-nous ne pas soutenir celleux qui luttent pour leur humanité fondamentale ? Bijî Rojava, Palestine libre et libération des personnes trans maintenant ! Aucun.e d’entre nous ne sera vraiment libre tant que nous ne le serons pas toustes !

Info box sur la persécution des Kurdes en Syrie et en Turquie

The Kurds are an Iranic ethnic group and one of the largest stateless people with an estimated 30 to 45 million. They are native to the region of Kurdistan, which is split between Southeast Turkey, Northern Syria, North West Iran, and northern Iraq. They have been the subject of varying degrees of oppression and persecution in all of these countries in recent history.

In Turkey, Kurds represent up to 20% of the total population, i.e. around 15 to 20 million. Even before the founding of the Republic of Turkey, they had been subjected to massacres, state suppression, and forced assimilation. They were categorized as “Mountain Turks” until the 1980’s and, from 1980 to 1991, the public use of the Kurdish language had been officially prohibited. To this day, it remains banned in schools. Systematic human rights violations against the Turkish Kurds include systematic executions of civilians, torture, forced displacement, the destruction of villages, arbitrary arrests, and the disappearance of journalists, activist,s and politicians.

In Syria, Kurds represent up to 10% of the population, i.e. around 2 to 3.5 million. In the 1950’s, shortly after the country’s independence, policies prohibiting Kurdish culture were implemented. In the 1960’s over 100.000 Syrian Kurds were stripped of their citizenship. This meant that they and their descendants were effectively banned from participating in the workforce, from schools, and from owning property, or from taking part in any political process. In the 1970’s, the Syrian government engaged in forced Arabization and resettlement campaigns.

Info box PKK, PYD, YPG – trop d’acronymes

Le Parti des travailleurs kurdes (PKK) a été fondé en Turquie en 1978 en tant que groupe marxiste-léniniste, dans le cadre de la « révolution communiste mondiale », avec pour objectif l’indépendance du peuple kurde. Ses membres proviennent non seulement de la population kurde, mais aussi de diverses factions de la gauche radicale turque qui avaient été démantelées à la suite du coup d’État militaire de 1971. Depuis sa fondation, il est engagé dans un conflit armé avec le gouvernement turc, avec des cessez-le-feu intermittents et souvent unilatéraux. Au fil du temps, son idéologie est passée d’une pensée marxiste-léniniste plus orthodoxe à un point de vue socialiste libertaire « confédéraliste démocratique » et son objectif a évolué vers la création d’une structure fédéraliste avec une autonomie des minorités en Turquie. En raison des pressions politiques exercées par la Turquie, il est toujours considéré comme une organisation terroriste par la plupart des pays occidentaux, bien qu’il ait gagné deux procès devant la Cour de justice de l’UE pour contester cette désignation, respectivement en 2008 et en 2018.

Le Parti de l’Union démocratique ou PYD a été fondé en 2003 pour succéder à la présence du PKK sur le territoire syrien. Il s’est rapidement imposé comme la force politique dominante de DAANES et son idéologie est reflétée dans sa constitution. Son aile paramilitaire, les Unités de protection du peuple, a été fondée à la même époque mais est restée inactive jusqu’à la guerre civile syrienne. 

La présence réelle ou supposée de combattant.es du PKK a été utilisée par la Turquie comme prétexte non seulement pour intervenir dans la guerre civile syrienne, mais aussi pour bombarder à plusieurs reprises le Kurdistan irakien.

Info box Guerre civile syrienne

En 2011, le mécontentement populaire à l’égard du régime brutal d’Assad a donné lieu à des manifestations de grande ampleur qui, en 2012, ont dégénéré en une guerre civile toujours en cours. L’attention et les forces de Damas étant concentrées ailleurs, les partis politiques kurdes clandestins existants ont uni leurs forces et les YPG, en veilleuse, ont été rétablis pour défendre les régions à majorité kurde dans le nord-est du pays.

L’année 2014 a vu l’émergence d’ISIS en Syrie. L’Etat islamique a pris pied dans le pays en absorbant le front islamiste al-Nusrah, affilié à Al-Qaïda (rebaptisé plus tard Hay’at Tahrir al-Sham ou HTS), a rapidement conquis de larges pans de territoire et a perpétré des atrocités lourdement médiatisées. Iels n’ont été repoussé.es que lorsque, à la suite de Kobanî, l’armée américaine a conclu une alliance avec DAANES, augmentant ainsi considérablement l’efficacité des frappes aériennes américaines grâce à un soutien au sol.

En 2016, 2018 et 2019, l’armée turque et ses mandataires ont lancé des offensives dans le nord de la Syrie, dans le but déclaré de combattre ISIS et les Kurdes. À ce jour, iels occupent des zones dites « tampons » qui ont été repeuplées avec des réfugié.es syrien.nes à majorité arabe après que la population originelle à majorité kurde a été déplacée de force vers les territoires voisins tenus par DAANES.

La guerre est entrée dans une impasse à partir de 2020 jusqu’à la nouvelle offensive menée par HTS contre le gouvernement Assad, presque universellement détesté, et la chute du régime qui s’en est suivie à la fin de 2024.