C’est mon anniversaire et, pour une fois, la température à Amsterdam dépasse les 20 °C– un événement rare dans une ville connue pour sa météo capricieuse. Je viens tout juste de quitter l’International Queer Migrant Film Festival qui se tient ici chaque année, accompagné de mon petit copain et d’un ami à lui. Nous avons regardé le film Fabulous, un documentaire réalisé par Audrey Jean-Baptiste sur Lasseindra Ninja, la légende du voguing. Le récit nous fait suivre son retour dans son pays natal, la Guyane française, où elle initiela communauté locale à la danse vogue fem.

Le générique était à peine terminé que nous essayions déjà de reproduire les mouvements de voguing que nous venions de voir. Même si le film nous avait rappelé des difficultés familières et nous avait définitivement remués, nous nous sentions nous aussi fabuleux désormais. Il y avait certes encore quelques larmes séchées sur nos joues, mais nous étions simplement heureux, nous profitions du moment, de pouvoir être nous-mêmes sans vergogne. La vogue fem est connue pour ses mouvements de mains angulaires et rigides. Imaginez donc trois gays en crop tops en train de danser et d’agiter leurs mains dans les rues d’Amsterdam. Imaginez la joie, la fierté que nous ressentions alors.

Nous avons dîné sans laisser de miettes. L’ami qui nous accompagnait voulait fumer une cigarette après son repas, alors il s’est dirigé vers un magasin pour en acheter pendant que nous l’attendions sur le trottoir. Pour moi, ça signifiait avoir un petit moment avec mon mec où nous pouvions nous rouler des pelles. Les anniversaires sont bien plus amusants avec la langue de quelqu’un d’autre dans sa bouche.

Mais le baiser a à peine duré deux secondes.

« Dégagez d’ici tout de suite ! » 
« Sales pédales ! » 
« Bougez de là, ou on va descendre vous défoncer la gueule ! » 
« Rrrik thffu ! » 

Ce dernier son était celui d’un crachat nous tombant sur la tête. Je ne me souviens plus vraiment de ce qui s’est réellement passé, ce que j’ai pensé ou quelle a été ma réaction. Mon petit ami m’a plus tard raconté qu’il avait vu la peur dans mes yeux alors que nous nous enfuyions. Les insultes ricochaient contre les murs de la magnifique architecture hollandaise et tombaient droit dans mes oreilles. Je me souviens de visages flous nous prenant de haut depuis les balcons qui nous surplombaient. Plusieurs hommes, en colère, qui criaient, et la main de mon copain m’emmenant au loin.

Nous nous sommes précipités dans le supermarché le plus proche, plus loin dans la rue, pour nous réfugier sous ses lumières criardes. J’avais peur que l’on nous ait suivis. J’ai sursauté alors qu’une personne travaillant dans le magasin passait à côté de moi. Je voulais pleurer, mais je ne l’ai pas fait. Je tremblais. Notre ami est venu nous retrouver. Il avait lui aussi entendu les cris. 

« On devrait appeler la police », a dit mon petit ami.

Je suis resté là, à juste respirer. Peut-être même que je ne respirais pas. Ils avaient l’air inquiets. Mon petit ami et son copain avaient tous les deux l’air d’avoir déjà vécu ça auparavant. Mon petit ami a insisté : 

« On les appelle. Je ne peux pas tolérer ça. » 

J’ai pris mon téléphone ; mes doigts tremblaient un peu. J’ai composé le 112, et une voix a répondu : 

« Bonjour, dans quelle ville êtes-vous ? Est-ce que vous appelez pour une ambulance, la police ou les pompiers ? – Amsterdam. Police. » 

Quelques secondes plus tard : 

« Département de police d’Amsterdam, quel est votre problème ? » 

Nous avons expliqué ce qui venait de nous arriver, puis ils ont accepté d’envoyer quelqu’un. Ils nous ont demandé d’attendre au coin de la rue, afin qu’ils puissent nous retrouver plus facilement.

Les téléphones de mon petit ami et de son copain étaient à court de batterie, et le mien n’avait plus que 4 %. Timing parfait. Avec beaucoup de précaution, nous avons réussi à prendre quelques photos et vidéos des balcons, désormais déserts. Nous savions que ça pourrait nous être utile si nous voulions porter plainte. Les photos et vidéos prises sur une scène de crime pouvaient être un énorme atout et être utilisées comme preuves.

Après vingt minutes d’angoisse, la police est arrivée. Deux officiers se sont approchés lentement, appelons-les Mec 1 et Mec 2. Après avoir confirmé qu’ils avaient été briefés, Mec  1 a demandé : 

« Que voulez-vous que nous fassions ? »

 Je me suis figé. J’étais confus. Je pensais qu’ils sauraient quoi faire. Mon petit ami n’a pas hésité :

 « Nous voulons faire ce que dit la loi. »

Quelle phrase iconique ! Ce coup-ci, c’était au tour de Mec 1 d’avoir l’air étonné, puis il a acquiescé. Mec 2 est apparu de derrière la voiture, s’est avancé et s’est lancé dans un long monologue nous expliquant pourquoi nous ne devrions pas reporter ce crime, tout en affirmant que les avocats des criminels pourraient faire fuiter nos noms complets et nos adresses, que ça pourrait nous retomber dessus plus tard, avant de conclure en disant : 

« C’est juste quelque chose que vous devez prendre en compte avant de vous lancer dans ces démarches… »

J’étais stupéfait, et je me suis senti vraiment intimidé. Je ne savais pas quoi faire, mais je savais que ce n’était pas juste :

« Je comprends que vous souhaitiez nous mettre au courant des risques », ai-je répondu. « Mais vous venez à peine d’arriver, et vous nous découragez déjà de porter plainte. Mon petit ami et moi venons d’être menacés, on s’est fait cracher dessus et insulter. »

Mec 2 a hésité pendant un moment, puis s’est excusé. Il a répondu que ce n’était pas leur intention. Petit à petit, les deux officiers semblaient prendre conscience de la gravité des faits.

Nous avons passé près de deux heures sur place. La police a identifié les suspects et parlé aux habitants de l’immeuble, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose. On nous a dit de remplir un rapport le jour suivant, afin qu’une enquête puisse avoir lieu. Ce genre de rapport permet aux officiers et officières de pouvoir recourir à différentes techniques pour leurs enquêtes, comme localiser les téléphones au moment de l’incident. 

Nous sommes rentrés à la maison vers minuit. Après avoir mangé de la crème glacée, mon petit ami m’a dit : 

« Je suis fier de nous pour avoir appelé la police. Nous avons vu comment la police traite celles et ceux qui se font agresser. Genre, si tu es gay, les gens s’attendent à ce que tu subisses ça. Mais ça ne devrait pas être le cas, que ce soit pour nous ou pour n’importe qui d’autre. Si nous n’avions pas signalé ce crime, nous aurions normalisé ce genre de comportement violent. Nous avons des droits, et tout ceci n’est pas normal. Je suis fier de nous. » 

Nous sortions ensemble depuis neuf mois, et nous avions été harcelés publiquement au moins quatre fois au Luxembourg et à Amsterdam. On nous avait même pourchassés, une fois. C’était la toute première fois que nous signalions un acte criminel ; car, oui, c’est un acte criminel, et nous méritons le respect autant que quiconque. Justice n’a pas encore été faite, mais nous saurons quoi faire la prochaine fois. Et oui, je suis fier de nous, moi aussi. 

Comme pour n’importe quelle urgence, si vous êtes dans une situation de danger immédiat, composez le 113. Retenez bien, signaler un crime est votre droit, non pas une faveur que vous demandez. Vous méritez d’être protégé·e. 

Si vous avez la malchance de d’être confronté·e à des paroles ou des actes de haine ou de violence similaire, et si vous sentez que vous êtes en mesure de le faire, documentez tout :l’heure, l’endroit, des photos, des vidéos, d’éventuels témoins… Vous pouvez décider plus tard de déposer plainte auprès de la police.

Si vous ne souhaitez pas déposer plainte auprès de la police, vous pouvez également signaler ce crime de manière anonyme via le Luxembourg Institute for LGBTIQ+ Inclusion : lili.lu. Ça ne mènera pas à une enquête de police, mais ça peut aider à fournir des statistiques plus exactes sur la violence à l’égard des personnes LGBTQIA+ au Luxembourg.