Du moins dans l’hindouisme. En Inde, au Népal et au-delà, on vénère le dieu Shiva, divinité de la destruction et de la transformation, de la mort et de la renaissance. La mythologie de Shiva regorge d’histoires queer et fait la part belle à la fluidité des genres. Avant de vous recommander quelques films et séries LGBTIQ+ sud-asiatiques, je voudrais m’arrêter un instant pour saluer ce riche héritage queer.

L’un des récits les plus marquants est celui de अर्धनारीश्वर (Ardhanarishwara : Dieu demi-femme, en sanskrit). L’histoire raconte que la déesse Parvati, par amour et dévotion profonds pour son mari Shiva, souhaitait s’unir à lui au-delà du royaume spirituel, sous une forme physique. Ensemble, ils sont devenus Ardhanarishwara (mi-homme, mi-femme) représentant les deux énergies, transcendant les concepts artificiels tels que le genre et la séparation

 

Une autre histoire fascinante met en scène la déesse extrêmement séduisante Mohini (l’enchanteresse, en sanskrit) qui est, en fait, Vishnu sous une forme féminine. Dans la grande légende du Samurda Manthan (le barattage de l’océan pour obtenir l’élixir d’immortalité), Vishnu est devenu Mohini pour tromper les démons. Même Shiva lui-même a été enchanté, a poursuivi Mohini et a finalement eu un fils avec elle, nommé Ayyapa അയ്യപ്പ, qui est encore vénéré aujourd’hui au Kerala.

Le patrimoine indien a également un autre visage. Tout près de là, dans l’État du Karnataka, à la frontière avec le Maharashtra, la déesse Yellama ಎಲ್ಲಮ್ಮ est vénérée. Selon la tradition, certaines filles pauvres issues de castes inférieures, nées avec des nœuds dans les cheveux (ce qui est considéré comme un mauvais présage), sont mariées à cette déesse et deviennent de facto des Devdasis (servantes de la déesse). Beaucoup ont subi des exploitations tout au long de leur vie, souvent aux mains d’hommes issus de castes supérieures. Les jeunes garçons étaient parfois eux aussi contraints à ce destin : s’ils montraient certains signes, ils étaient déclarés comme n’étant plus des hommes et étaient contraints de vivre comme des femmes, habillés comme des épouses de la déesse. Le film puissant Jogwa जोगवा (2009) raconte cette histoire, dépeignant l’amour entre un Jogta (un dévot contraint de vivre comme une femme trans) et une Jogtin (une dévote).

Un autre joyau LGBTQ+ est Nataranga नटरंग (Le danseur/artiste) (2010), l’histoire d’un lutteur qui rêve d’avoir son propre Tamasha (théâtre folklorique). Pour y parvenir, il doit jouer le rôle d’un Nacha. Un Nacha est efféminé à souhait ! Et est souvent utilisé comme une insulte homophobe en marathi. Le film suit sa douloureuse transformation alors qu’il défie les traditions rigides afin de poursuivre son rêve.

Shubh Mangal Savdhan, dir. R.S. Prasanna, 2017

Bollywood aussi a ses jalons LGBTQ+. Shubh Mangal Zyada Savdhan (2020) a été le premier film hindi grand public à montrer un couple gay dignement, au lieu de le dépeindre comme une farce ridicule. Mais Bollywood reste contradictoire : certains réalisateurs, eux-mêmes homosexuels, bien que ne l’ayant jamais révélé ouvertement, continuent de dépeindre l’homosexualité à travers des blagues faciles. Et bien sûr, le célèbre casting couch de Bollywood ne fait aucune discrimination fondée sur le genre ou la sexualité.

Au-delà de Bollywood, Youtube nous a offert la série exceptionnelle All About Section 377 (2016), qui tire son nom de la loi coloniale britannique homophobe criminalisant les relations sexuelles entre personnes du même genre. La série suit un couple gay vivant à Mumbai et le cousin de l’un des deux, qui apprend peu à peu à les accepter.

L’Asie du Sud a également une longue tradition de drag et de jeux de genre. Au zoo de Karachi (Pakistan), les gens se pressaient autrefois pour voir Mumtaz Begum ممتاز بيگم, ne femme avec un corps de renard, incarnée par un homme travesti. C’est un spectacle très populaire à Karachi

Dans les émissions humoristiques indiennes telles que Comedy Circus et Comedy Nights with Kapil, le travestissement reste un élément incontournable, bien qu’il soit généralement pratiqué par des hommes hétérosexuels cisgenres. Aujourd’hui, cependant, une nouvelle génération de drag queens, inspirée à la fois par les traditions locales et par RuPaul’s Drag Race, est en plein essor. L’une de mes préférées est Zeesh (@zeeessshh), une artiste drag musulmane phénoménale originaire de Bangalore et de Mumbai. Être queer et musulman·e en Inde, c’est faire face à l’hostilité de tous côtés, mais Zeesh incarne la résilience et la créativité.

Pourrait-il y avoir aujourd’hui une renaissance culturelle queer musulmane indienne, comme dans les cours mogholes, riches en poésie soufie queer, en shayaris, en qawalis et en gazhals composés par Amir Khusro, Bulleh Shah et Shah Hussain, avec des thèmes homoérotiques ou de fluidité de genre, écrits dans ce qui est peut-être la plus belle langue du monde, l’ourdou ? On ne peut qu’en rêver.

Et puis, il y a les Hijras, le « troisième genre » officiellement reconnu en Asie du Sud. Souvent des femmes trans ou intersexuées, les Hijras occupaient autrefois des rôles cérémoniels respectés, bénissant les nouveau-nés et se produisant lors des mariages. Mais la domination coloniale, avec son homophobie chrétienne importée, les a dépouillé·es de leur statut. Aujourd’hui, iels sont poussé·es en marge de la société, survivant en mendiant dans les trains, en se produisant dans les rues ou en étant contraint·es à se prostituer. Pourtant, beaucoup de gens continuent à croire en leurs bénédictions et leur donnent de l’argent dans l’espoir d’avoir de la chance.

Leur endurance est remarquable. Même dans des séries modernes comme Hiramandi (2024), qui met en scène des travailleur·euses du sexe (des personnages trans et gays aux côtés de femmes cisgenres). Cette série est particulièrement populaire au sein des communautés queer, car les thèmes de l’objectivation, du désir uniquement sexuel et de l’amour non partagé trouvent un écho très fort. Prenez Chandramukhi চন্দ্রমুখী dans Devdas : une courtisane orpheline à la cour de Kolkata, au Bengale. Elle tombe profondément amoureuse d’un homme beau, charmant mais alcoolique, Dev, qui est lui-même follement amoureux de la très belle et douce Paro…

Bien que Devdas (2002) ne soit pas officiellement une histoire queer, son triangle amoureux tragique, imprégné de désir, de rejet et d’amour impossible, semble profondément queer.