Le vernissage de l’exposition Motions of Silence de Sam Hrawy, qui s’est tenu le vendredi 23 mai au Rainbow Center Luxembourg, s’est déroulé dans un silence feutré. Des soupirs, des mots épars, le bruit d’une chaise renversée qui racle légèrement le sol en linoléum, tout résonnait dans le vestibule étrangement calme du centre culturel queer, comme pris dans une danse qui menait soit plus profondément dans le couloir étroit et sombre du lieu, soit vers les grandes baies vitrées où la lumière déclinante du jour se fondait dans le soir.

Près d’une trentaine de personnes étaient rassemblées dans cet espace modeste, dont le plafond particulièrement bas du Rainbow Center accentuait encore le sentiment d’enfermement en accord avec le thème abordé : le silence. Chaque mouvement, chaque son, chaque mot de la performance en trois actes de Hrawy et Liminal 4, un collectif d’artistes, se comprimait, vibrait, résonnait à l’intérieur. Le temps semblait suspendu, entre performance et respiration retenue.

À ce moment-là, je me remettais d’une opération du genou. Mon congé maladie avait été rythmé par des boissons apaisantes et des lectures verticales jusqu’à ce soir-là, où le vernissage exigeait quelque chose de tout à fait différent : un voyage mental sur le plan horizontal, apparemment doux mais tendu, subtil mais dérangeant, qui posait plus de questions qu’il n’offrait de réponses. Dans l’espace confiné du Rainbow Center, le silence était tout sauf calme, il devenait un compte-rendu bruyant, seulement interrompu par quelques rafraîchissements et pauses cigarette entre les performances.

Motions of Silence est une exposition intime, difficile à cerner. Elle rassemble photographie, vidéo, son et sculpture, et s’inspire de l’expérience personnelle de Hrawy en tant qu’expatrié libanais, actuellement basé à Metz, où il a récemment obtenu un diplôme en beaux-arts à l’École Supérieure d’Arts de Lorraine (ESAL). Le titre est en soi un paradoxe : le silence, souvent compris comme l’immobilité ou l’absence, est ici mis en branle, où Hrawy et ses collègues artistes transforment les sons, les mouvements et les gestes discrets et subtils en un outil de survie, une stratégie collective pour résister à l’effacement, exorciser la mémoire et se réconcilier avec le traumatisme.

Hrawy et ses collègues artistes transforment les sons, les mouvements et les gestes discrets et subtils en un outil de survie, une stratégie collective pour résister à l’effacement, exorciser la mémoire et se réconcilier avec le traumatisme.

L’interrogation est une métaphore clé dans l’exposition de Sam Hrawy. Elle renseigne sur son approche de l’identité, de la mémoire et du processus artistique. Dans une longue interview que j’ai réalisée avec Sam, il m’a expliqué que tout ce qu’il fait commence par une question. Son questionnement ne vise pas à contrôler le sens ou à obtenir des réponses définitives, mais plutôt à inviter lae spectateur·ice à réfléchir, à établir des liens et à considérer de multiples perspectives. « Je pose la question et je vois ce que la question veut », remarque-t-il. Le choix du médium artistique est également façonné par ce processus de questionnement continu. Dans la série de collages photographiques intitulée « Re-member », Hrawy examine l’idée d’effacement et de disparition à travers des fragments photographiques de parties du corps et de membres contorsionnés, qui interrogent la mémoire non pas d’un point de vue conventionnel et nostalgique, mais comme des fragments incomplets, incompris et déformés. Ces « créatures », comme les appelle Hrawy, « vivent en silence à l’intérieur de nous » et semblent parfois presque trop difficiles à regarder directement. Il a commencé cette série pendant la pandémie, lorsque la vie s’est arrêtée et qu’il s’est retrouvé face à ses propres souvenirs, à son propre silence.

Ce sentiment particulier de silence, insiste Hrawy, « est à double tranchant ». Il peut être réconfortant, mais aussi difficile à supporter. Une dualité qui caractérise tous les aspects de Motions of Silence, ainsi que l’histoire personnelle de l’artiste.

Lae spectateur·ice ne peut pas pleinement appréhender cette exposition sans reconnaître la profonde fracture qui marque le parcours personnel de Hrawy : son déplacement forcé de Beyrouth, sa ville natale. Dans l’interview, il décrit cela comme « une gifle » qui l’a laissé désorienté, sous le choc, aux prises avec le deuil, tout en s’efforçant de reconstituer les morceaux de son exil non dit en France, sans romantisme ni clichés, dans un pays qui ne savait rien de son histoire ni de celleux qu’il avait laissé·es derrière lui. Pour cet exercice, Hrawy s’est tourné vers le plâtre dans la série de sculptures intitulée « Ala Qahweh », Autour d’un café. Des sculptures qu’il qualifie de totems qui préservent la mémoire des moments partagés, de peur qu’ils ne s’effacent.

C’est là que le silence devient politique. « Je regarde le monde d’aujourd’hui, et c’est un endroit où… j’aimerais pouvoir intervenir et changer certaines choses », m’a confié Hrawy, enthousiasmé par la nécessité d’une guérison et d’un changement transformationnel. Il parle avec un dégoût visible de ce monde devenu de plus en plus transactionnel, façonné par le superficiel et le performatif, et décrit son exposition comme une tentative de briser le silence et de dénoncer les doubles standards qui prévalent. Face aux atrocités qui se perpétuent, en particulier celles qui se déroulent à Gaza, Hrawy estime que le silence, lorsqu’il est utilisé consciemment, devient une forme de résistance. Cette tension prend forme dans la performance intitulée Je vais être pulvérisé, créée par l’artiste Sébastien Faivre-Picon et interprétée en collaboration avec les artistes Étienne Attal, Sébastien Faivre-Picon, Naomie Fassal et Marine Lauer, de Liminal 4. Ici, les soupirs et les respirations deviennent des « actes de défi » contre le discours dominant qui muselle la dissidence. Rassemblé·es en cercle, dos à dos, les artistes exécutent une chorégraphie de sons interrompus, de mots inachevés et de mouvements fracturés qui révèlent leur tentative de briser leur vulnérabilité.

Le deuxième acte de l’exposition, Marcher, j’ai oublié, a porté la soirée à un paroxysme obsédant. Interprétée par Ema Ringue Chardin, cette lecture de cinq minutes s’est déroulée alors qu’elle chevauchait une chaise renversée, son corps frêle bougeant avec une détermination inquiétante, stupéfiant le public. Sa voix, à peine discernable alors qu’elle s’avançait péniblement comme un enfant sur un vélo miniature, était déconcertante. Sa performance surréaliste, à la fois vulnérable et provocante, et sa simple présence faisaient écho à la fragilité et à la force, incarnant la tension centrale de l’exposition : comment porter un souvenir sans être écrasé·e par lui. Elle ne l’était pas.

Le troisième et dernier acte, WASSATA, un terme arabe qui se traduit approximativement par « médiation », consistait en un dialogue silencieux entre Sam Hrawy et Alicia Charrier. Les deux artistes portaient des vêtements minimalistes de couleur chair afin de souligner une fois de plus le thème de la vulnérabilité et de l’exposition, tandis qu’iels négociaient leurs frontières, tant physiques qu’émotionnelles. Iels tournaient l’un·e autour de l’autre, se rapprochaient et s’éloignaient, leurs mouvements allant de tendres effleurements fugaces à des collisions soudaines et intentionnelles. Puis, les mains trempées d’encre noire, iels se sont écrasé·es l’un·e contre l’autre sur une longue toile triangulaire blanche, la maculant et la couvrant d’inscriptions indéchiffrables témoignant de leur rencontre. Cette œuvre soulève des questions pressantes sur la volatilité et la complexité des relations humaines, mises à l’épreuve par l’attention et le rejet, la proximité et le retrait.

La présentation de Motions of Silence au Rainbow Center Luxembourg a une résonance particulière. Pour Sam Hrawy, elle représente le soulagement de pouvoir présenter son travail dans un espace libre et ouvert, loin de l’environnement fortement surveillé de son passé. Il réfléchit aux pressions auxquelles il est confronté dans son pays natal et au-delà :

« Le fait que nous ayons été élevé·es pour quitter le pays, toute la situation politique dans la région (pas seulement au Liban, mais dans tout le Moyen-Orient et le monde arabe), m’a profondément influencé. Quand j’ai quitté le Liban, ce n’était pas parce que je le voulais, mais pour survivre. »

Le fait que nous ayons été élevés pour quitter le pays, toute la situation politique dans la région – pas seulement au Liban, mais dans tout le Moyen-Orient et la région arabe – m’a profondément influencé. Quand j’ai quitté le Liban, ce n’était pas parce que je le voulais ; je suis parti pour survivre.

Les murs du Rainbow Center, qui abritaient autrefois une escape room, servent désormais de lieu d’expression culturelle queer, et l’ironie n’échappe pas à Hrawy : un lieu conçu pour l’enfermement et la résolution d’énigmes est devenu un refuge pour les voix queer de la diaspora et, jusqu’au 4 juillet, un espace d’introspection silencieuse, d’endurance et de résilience.

L’exposition « Motions of Silence » de Sam Hrawy était présentée au Rainbow Center Luxembourg du 23 mai au 4 juillet 2025.

Photos de l’inauguration gracieusement fournies par le personnel de Rosa Lëtzebuerg. Images supplémentaires fournies par Sam Hrawy provenant de ses archives.