Les blessures qu’on ne dit pas
Il existe des douleurs qui ne se voient pas. Pas de bleu, pas de cicatrice, pas de preuve matérielle. Pourtant, elles existent, elles traversent nos corps et nos vies. De nombreuses personnes LGBTIQ+ connaissent ce poids : celui de l’insulte répétée, du regard méprisant, du silence complice, de l’institution qui refuse de nous donner une case où entrer.
Le projet LILI (Luxembourg Institute for LGBTIQ+ Inclusion) a donné la parole à plus de 300 personnes. Leurs récits sonnent une mélodie tristement commune : des existences marquées par des blessures qui dépassent l’événement ponctuel. Elles sont structurelles, répétées, accumulées. La psychologie appelle cela un psychotraumatisme complexe (CPTSD).
Cet article cherche à le rendre visible : expliquer de quoi il s’agit, comment il se forme, et comment parfois, il peut être allégé.
Comprendre le psychotraumatisme complexe
Le trauma, on l’imagine souvent comme un événement soudain : une agression, un accident. Mais le CPTSD fonctionne autrement. Il se construit dans la durée, dans l’impossibilité d’échapper à une situation qui blesse.
La psychiatre Judith Herman l’a défini dans les années 1990 : le trauma complexe naît des contextes de domination chronique, où une personne subit une exposition répétée à l’humiliation, la peur ou l’impuissance.
Symptômes fréquents (Herman, 1992 ; OMS, 2022) :
- Hypervigilance : être toujours en alerte, anticiper les dangers.
- Intrusions : souvenirs, émotions ou images qui reviennent de façon brutale.
- Difficultés relationnelles : peur de la trahison, difficulté à faire confiance.
- Honte internalisée : conviction intime de ne pas « valoir autant » que les autres.
Un·e participant·e LILI le formule ainsi :
« Ce n’est pas seulement ce qu’on me fait aujourd’hui. C’est que chaque nouvelle remarque réactive toutes les précédentes. Comme si tout mon passé revenait d’un coup. »
Le rôle aggravant des structures
Le trauma ne se limite pas à l’interaction directe. Il est renforcé par des structures sociales et politiques qui organisent le rejet.
- Une loi qui interdit aux homosexuels de donner leur sang, malgré des relations stables et fidèles.
- Des formulaires administratifs qui ignorent les familles homoparentales, les personnes transgenres.
- Une pétition parlementaire qui réclame d’exclure les questions LGBTIQ+ de l’école.
Ces signaux répètent la même chose : tu n’as pas ta place comme les autres.
Le psychologue social Jacques-Philippe Leyens a nommé cela l’infrahumanisation : traiter certains groupes comme « moins humains », moins dignes de droits ou de confiance.
Un homme, marié depuis 7 ans, témoigne :
« En Espagne, je donnais mon sang depuis mes 18 ans. Ici, on me l’interdit. Pas parce que j’ai eu un comportement à risque, mais juste parce que j’ai un mari. C’est humiliant. »
Les corps qui portent la mémoire
Le trauma ne reste pas abstrait : Il s’incarne. Le psychiatre Bessel van der Kolk parle du fait que « le corps garde les traces » (The Body Keeps the Score, 2014). Les personnes LGBTIQ+ interrogées décrivent :
- maux de ventre avant de remplir un formulaire,
- troubles du sommeil après une réunion de travail où des propos violents ont circulé,
- sensation de tension musculaire permanente.
Une répondante transgenre explique :
« J’ai arrêté de sortir le soir dans mon quartier. Pas parce que j’ai peur d’une agression, mais parce que mon corps se crispe rien qu’à l’idée d’entendre encore une remarque. »
Cette réaction s’ajoute au stress minoritaire décrit par le chercheur Ilan Meyer (2003) : la charge constante de devoir gérer le stigmate, anticiper le rejet, cacher ou expliquer son identité.
J’ai arrêté de sortir le soir dans mon quartier. Pas parce que j’ai peur d’une agression, mais parce que mon corps se crispe rien qu’à l’idée d’entendre encore une remarque.
Quand les institutions réparent (un peu)
La bonne nouvelle, c’est que les structures ne sont pas seulement des lieux de douleur. Elles peuvent aussi soulager.
- Une école qui forme ses enseignant·es à la diversité.
- Une administration qui accepte d’utiliser le prénom choisi.
- Une mairie qui affiche publiquement son soutien aux familles arc-en-ciel.
Un témoignage dit :
« La première fois qu’un agent communal m’a simplement demandé : “Quel prénom voulez-vous utiliser ?”, j’ai senti les larmes monter. C’était si simple, mais tellement rare. »
Ces moments ne suppriment pas le trauma, mais ouvrent des espaces de respiration, parfois vécus comme des réparations symboliques.
Reconnaître le trauma, repousser l’isolement
Beaucoup de personnes LGBTIQ+ portent ces cicatrices invisibles en silence. Parfois, elles se disent « trop sensibles » ou « pas assez fortes ». Pourtant, la psychologie nous apprend que ces réactions sont normales face à un environnement hostile.
Le plus difficile est souvent de ne pas porter ces blessures seul.e. Le soutien communautaire, les espaces de parole, mais aussi l’accès à des professionnel·les formé·es sont des leviers importants.
Une répondante résume ainsi :
« Ce qui m’a aidé, ce n’est pas qu’on règle tout. C’est juste qu’on me dise : tu n’es pas seule. »
Trauma collectif : quand les blessures dépassent l’individu
Les psychologues et sociologues qui travaillent sur le trauma parlent parfois d’événement fondateur : une guerre, une catastrophe, une attaque terroriste. Mais il existe aussi des formes de trauma collectif plus lentes, plus diffuses, qui s’ancrent dans le quotidien.
Le sociologue américain Kai Erikson a montré que certaines blessures touchent non seulement les personnes directement exposées, mais aussi la communauté tout entière (Everything in Its Path, 1976). Dans ces cas, ce n’est pas seulement une personne qui est atteinte : c’est le tissu social qui se déchire.
Au Luxembourg : la blessure d’une pétition
En 2023–2024, la pétition demandant d’interdire l’enseignement des questions LGBTIQ+ à l’école a suscité une vive émotion. Pour beaucoup, il ne s’agissait pas d’un simple débat parlementaire, mais d’un signal clair : « vos vies, vos familles, ne méritent pas d’être reconnues dans l’espace éducatif ».
Un témoignage recueilli dans le projet LILI exprime ce ressenti :
« Je n’ai pas d’enfant. Mais quand j’ai vu cette pétition passer à la Chambre … Comme si on nous disait que nos existences étaient dangereuses pour les enfants. C’est blessant. »
Cet exemple illustre bien le trauma collectif : même sans être directement visé·e, la blessure est ressentie par la personne comme une atteinte à l’ensemble de la communauté.
Je n’ai pas d’enfant. Mais quand j’ai vu cette pétition passer à la Chambre … Comme si on nous disait que nos existences étaient dangereuses pour les enfants. C’est blessant.
En Europe : des résonances partagées
Le Luxembourg n’est pas isolé. Dans plusieurs pays européens, des événements politiques ou juridiques ont généré des traumatismes collectifs chez les minorités sexuelles et de genre :
- Hongrie (2021) : adoption de la loi « anti-propagande LGBT », interdisant toute mention de l’homosexualité dans les écoles. La simple existence des personnes LGBTIQ+ y est présentée comme une menace.
- Italie (2023) : attaques contre les familles homoparentales, avec la révocation de certificats de naissance comportant deux parents du même sexe. Ces décisions ont réactivé un sentiment d’insécurité profonde, non seulement parmi les couples concernés, mais aussi bien au-delà.
- France (2019–2022) : débats autour de l’ouverture du don du sang aux hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Même après la levée de l’interdiction, beaucoup témoignent de la persistance d’un stigmate ressenti collectivement.
Chaque fois, ce n’est pas seulement la loi ou la règle qui blesse : c’est la répétition du message « vous êtes différent·es, vous êtes moins légitimes ».
De la blessure à la méfiance
Les chercheurs en psychologie sociale Bar-Tal et Halperin ont montré que ce type de trauma collectif peut transformer durablement la perception qu’un groupe a de la société. Lorsqu’une communauté vit de tels rappels répétés de son infériorité perçue, elle développe souvent une méfiance généralisée : vis-à-vis des institutions, mais aussi du voisinage, des collègues, des services publics.
Un répondant le dit ainsi :
« J’ai l’impression que mes voisins me regardent autrement. Comme si tout le monde avait le droit de voter sur ma vie. Ça change quelque chose dans l’air. »
Trauma, mais aussi espaces de résistances
Pour autant, le trauma collectif n’est pas seulement destructeur. Comme l’écrit Erikson, il peut aussi être le ferment d’une mémoire commune et d’une solidarité accrue. Les marches des fiertés, les associations de soutien, les campagnes éducatives sont autant de réponses collectives à une blessure partagée. Dans ce sens, le trauma peut devenir un point d’ancrage pour la résistance. Il rappelle que nos souffrances ne sont pas isolées, qu’elles trouvent écho chez d’autres, et qu’elles peuvent devenir une force politique et sociale.
Nos blessures sont collectives
Le psychotraumatisme complexe des minorités sexuelles et de genre n’est pas seulement un problème individuel. Il est le miroir des fractures de notre société. Reconnaître cela, c’est sortir d’une logique de culpabilité. Ce n’est pas nous qui sommes « fragiles ». Ce sont des structures qui produisent des blessures. Mais reconnaître aussi que des espaces de réparation existent — dans une classe inclusive, un bureau administratif bienveillant, une communauté accueillante — c’est se rappeler que ces cicatrices peuvent être allégées. Nos souffrances sont réelles. Mais elles sont aussi politiques. Les rendre visibles, c’est déjà un premier pas vers la guérison.
