- Je déteste avoir un TDAH. C’est tellement stigmatisé, et j’ai l’impression d’avoir intériorisé tous les jugements que les gens portent sur la neurodiversité. Je n’aime pas faire partie d’une communauté neurodivergente.
- … et pourtant, vous vous épanouissez dans votre identité queer contre toute attente.
- Oui, j’ai appris à accepter que je suis queer et j’adore être queer maintenant, mais ça a été un long parcours… Je ne vois pas quel est le rapport avec mon TDAH.
Voici un extrait d’une conversation que j’ai eue avec l’un·e de mes patient·e·s, dans le cadre de mon travail de psychologue neuro-affirmant·e et queer-affirmant·e.
Définitions clés
Neurodiversité
La variation naturelle du fonctionnement neurocognitif chez tous les individus. Cela inclut les personnes neurodivergentes et neurotypiques.
Une personne neurodivergente
Une personne dont le fonctionnement neurocognitif diffère de celui de la majorité de la société. Cela peut inclure le TDAH, l’autisme, la dyslexie, la dyspraxie, le syndrome de Gilles de La Tourette et bien d’autres. Fait partie de la neurominorité, fait partie de la neurodivergence.
Une personne neurotypique
Une personne dont le fonctionnement neurocognitif correspond à celui de la majorité de la société. Fait partie de la neuromajorité.
Neuronormativité
L’hypothèse sociétale selon laquelle il n’existe qu’une seule manière correcte pour le cerveau humain de fonctionner, de penser et de se comporter. Intrinsèquement discriminatoire envers celleux qui s’écartent de cette norme. Fait partie du paradigme pathologique.
Hétéronormativité
L’hypothèse selon laquelle l’hétérosexualité est la seule forme normale et naturelle de sexualité et qu’il n’existe que deux genres distincts et complémentaires (femme et homme ; binarité des genres). Attribue des rôles de genre traditionnels aux deux genres qu’elle accepte comme valides. Discriminatoire par nature envers toute personne s’écartant de ces normes, ainsi qu’envers celles qui y répondent, en imposant certaines attentes aux hommes ou aux femmes et en exerçant une discrimination si celles-ci ne sont pas satisfaites. Va de pair avec le patriarcat, le racisme, le validisme, etc. pour créer une société dominée par les hommes blancs.
Paradigme
Ensemble de perspectives ou d’hypothèses fondamentales qui façonne la manière dont les personnes appartenant à ce paradigme pensent et posent des questions. Par exemple, le paradigme géocentrique (le Soleil et les planètes tournent autour de la Terre) par opposition au paradigme héliocentrique (la Terre et les autres planètes tournent autour du Soleil).
Pour comprendre la thérapie neuro-affirmative, il est important de comprendre les paradigmes qui sous-tendent notre vision de la neurodiversité.
Paradigme de la pathologie vs paradigme de la neurodiversité
Paradigme de la pathologie
Le paradigme de la pathologie est un cadre clinique qui part de l’hypothèse incontestée selon laquelle l’autisme (et d’autres formes de neurodiversité) est un trouble et qu’être autiste est intrinsèquement inférieur à ne pas l’être.
Les variations cérébrales telles que l’autisme, le TDAH, la dyslexie, etc. sont considérées comme des « troubles » neurodéveloppementaux – une « affection » qui commence dans l’enfance et affecte le fonctionnement du cerveau, l’apprentissage, le comportement et les émotions par rapport à une norme sociale.
Dans ce paradigme, les traits de neurodiversité sont qualifiés de symptômes s’écartant d’un cerveau « normal ». L’objectif est donc de « guérir » ou de « traiter » ces « affectionss ». Dans cette optique, les personnes autistes sont censées se débarrasser de leur autisme, ou du moins agir comme si elles n’étaient pas autistes, se comporter de manière « normale », s’intégrer – contraintes de masquer qui elles sont réellement.
Cette rhétorique rappelle fortement les discours « scientifiques » sur la race et le genre qui ont présenté les populations LGBTQIA+, non masculines et/ou non blanches comme « inférieures » et ont permis à l’Organisation mondiale de la santé de classer l’homosexualité comme un trouble mental jusqu’en 1990.
Un tel discours engendre une oppression structurelle des personnes autistes, comparable au racisme et au sexisme, et devrait faire l’objet des mêmes critiques.
Dans ce paradigme, la neuronormativité fonctionne de manière très similaire à l’hétéronormativité.
Les personnes autistes sont censées se débarrasser de leur autisme, ou du moins faire comme si elles n’étaient pas autistes, agir de manière « normale », s’intégrer — contraintes de masquer qui elles sont réellement.
Paradigme de la neurodiversité
Le paradigme de la neurodiversité – inventé par Judy Singer dans les années 1990 – désigne la conception de la variation neurocognitive comme une forme naturelle de diversité humaine, soumise aux mêmes dynamiques sociétales que d’autres formes de diversité telles que la race, le genre, l’ethnicité ou l’orientation sexuelle. Il reconnaît les neuro-minorités comme des groupes sociaux soumis à des dynamiques similaires à celles d’autres identités marginalisées.
Étant donné que le cerveau des personnes neurodivergentes est simplement câblé différemment de celui des personnes neurotypiques, chercher à « guérir » la neurodivergence reviendrait à modifier le câblage fondamental d’une personne. La neurodivergence n’est pas un trouble de santé mentale avec un début et une fin clairs, comme la dépression, par exemple. On ne vit pas un épisode autistique de la même manière qu’on peut vivre un épisode dépressif – on est autiste. Être neurodivergent·e n’équivaut pas à une détérioration de la santé mentale. La neurodivergence s’accompagne de points forts tels que des compétences uniques en matière de résolution de problèmes, une pensée qui sort des sentiers battus, une réflexion audacieuse, profonde et critique, ainsi qu’un comportement sensible, passionné, minutieux, authentique, juste, original, loyal, compatissant, à l’écoute et spontané, souvent à un degré supérieur à celui des personnes neurotypiques. Je ne souhaite pas généraliser l’expérience neurodivergente ici, car il existe une immense diversité individuelle au sein de la neurodiversité. Néanmoins, tout comme toute autre forme de diversité humaine, lorsqu’elle est acceptée, la neurodiversité apporte de nouvelles façons créatives de penser et d’être.
Ce qui cause souvent de la souffrance, c’est l’inadéquation chronique entre les besoins des personnes neurodivergentes et les systèmes sociaux neurotypiques. Les besoins et les modes d’être d’une personne neurodivergente sont souvent ignorés ou méprisés dans la société neuronormative. Par exemple, certaines personnes autistes peuvent souffrir de surcharge sensorielle ; elles sont surstimulées dans une foule bruyante et peuvent avoir besoin de se retirer, d’utiliser des boules Quies, d’éviter le contact visuel ou de se livrer à d’autres activités de régulation. Pourtant, ces capacités d’autorégulation sont souvent mal vues, entraînent un rejet social (dans de nombreux cas, voire un traumatisme social) et les personnes autistes se sentent souvent obligées de se masquer – c’est-à-dire d’agir de manière neurotypique et de ne pas s’accorder ce dont elles ont réellement besoin.
Comme la neurodiversité n’est pas un trouble de santé mentale, le langage centré sur la personne (par exemple, « personne atteinte d’autisme ») est fortement déconseillé, et le langage centré sur l’identité (par exemple, « personne autiste ») est encouragé (imaginez ce que cela donnerait de dire « une personne atteinte d’homosexualité » plutôt que « une personne gay »).
Proposer une thérapie psychologique dans le cadre du paradigme de la neurodiversité signifie proposer une thérapie neuro-affirmative qui ne pathologise pas et ne vise pas à guérir les personnes neurodivergentes, mais qui les encourage plutôt à mieux se comprendre et s’accepter, à comprendre et communiquer leurs besoins et leurs expériences, et à reconnaître leurs forces uniques dans un monde conçu contre elles (ou du moins, pas pour elles). Il s’agit d’aider les personnes à se découvrir, à ne pas s’excuser de ce dont elles ont besoin et de qui elles sont, et à ne pas essayer d’agir de manière à passer pour des personnes neurotypiques, puisque cela leur serait préjudiciable. De la même manière, proposer une thérapie valorisant la diversité queer, c’est créer un espace sûr, sans jugement, valorisant et encourageant pour tous les genres et toutes les sexualités dans un monde oppressif, un espace où l’exploration de son identité peut avoir lieu.
En substance, l’autonomisation des personnes neurodivergentes nécessite un changement de paradigme – un changement radical dans la façon de penser, de parler et d’agir autour de la neurodiversité. L’idée est qu’on ne peut pas atteindre la libération dans un système qui discrimine – ; nous devons jeter les outils du maître, car « les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître » (Lorde, 1979).
Neuroqueer
Nick Walker a inventé le terme neuroqueer en 2008.
Si l’on peut être tenté·e de se qualifier de neuroqueer pour décrire le fait d’être à la fois neurodivergent·e et queer (et c’est tout à fait légitime, surtout si cela aide à l’expression de sa propre identité), ce que Nick Walker entendait à l’origine, c’est qu’être neuroqueer, c’est s’engager dans des actes qui rejettent à la fois la neuronormativité et l’hétéronormativité. En fait, Nick Walker souligne l’importance d’utiliser neuroqueering comme verbe :
« La raison pour laquelle je me concentre sur le neuroqueering en tant qu’ensemble émergent de pratiques subversives et transformatrices, c’est que ma priorité centrale est la culture des potentiels humains en matière de créativité, de bien-être et de belle étrangeté – et notre capacité à concrétiser ces potentiels dépend, en fin de compte, non pas de notre choix d’étiquettes identitaires, mais de notre choix de pratiques. »
Dans la théorie neuroqueer, la neuronormativité et l’hétéronormativité sont toutes deux des systèmes symbiotiques qui fabriquent la « normalité » et punissent celleux qui ne répondent pas à cette norme. Par conséquent, « queerer » l’une signifie souvent « queerer » l’autre, car toutes deux dépendent du même mécanisme culturel de contrôle, de conformité et de structures binaires (normal·e vs anormal / cisgenre/hétérosexuel·le vs queer / neurotypique vs neurodivergent·e).
Ainsi, que l’on soit neurodivergent·e, queer ou rien de tout cela, tout le monde peut et est invité à adopter le neuroqueer – pas seulement les personnes neurodivergentes ou queer. Et quiconque le fait peut se qualifier de neuroqueer :
« Quiconque s’engage dans l’une de ces pratiques peut se qualifier de neuroqueer quand bon lui semble. Quiconque affirme le contraire détourne un concept censé être libérateur, et le transforme en une simple excuse de plus pour former un petit club fermé dont iel peut exclure les autres afin de se sentir plus important·e. Quiconque tente de contrôler l’identité personnelle des autres n’est qu’un policier ennuyeux de plus, et un policier est à peu près la chose la moins queer et la moins libératrice qu’une personne puisse être. » – Nick Walker
La théorie neuroqueer dans le domaine thérapeutique
Tout comme les personnes ne souffrent pas parce qu’elles sont queer, mais à cause de la société hétéronormative dans laquelle nous vivons et de la façon dont elle présente l’identité queer comme anormale, je crois que les personnes ne souffrent pas intrinsèquement parce qu’elles sont neurodivergentes, mais principalement parce que notre société neuronormative présente notre façon d’être comme moins méritante. La souffrance découle souvent de l’interaction entre le fait d’être une personne neurodivergente et une société structurée autour de normes neurotypiques, notamment la pression de masquer qui on est, l’invalidation chronique et l’absence d’aménagements. Lorsque les personnes neurodivergentes sont véritablement comprises, soutenues et autorisées à être elles-mêmes, leur santé mentale s’améliore considérablement.
C’est par le biais d’un mécanisme d’oppression intériorisée que l’on commence à se remettre en question : les mots et les modes de pensée du groupe dominant sont si largement acceptés et enseignés qu’ils s’installent dans nos propres têtes (« Je devrais être normal·e » / « Il y a quelque chose qui cloche chez moi »).
Maon patient·e est déjà en train de désapprendre l’hétéronormativité, mais n’a pas encore désappris les messages pathologisants qu’iel a absorbés au sujet de la neurodiversité. À travers un prisme neuroqueer, je vise à l’aider à reconnaître que, tout comme son identité queer, sa neurodivergence n’est pas un défaut interne à corriger, mais une autre identité lésée par des préjugés systémiques ; un autre cadre oppressif qu’iel a intériorisé.
Dans mon travail, j’aide mes patient·e·s à clarifier leurs valeurs et à vivre en accord avec elles. Ce·tte patient·e accorde de l’importance à l’authenticité, à la créativité, à l’égalité, à l’équité, à la liberté, à l’ouverture d’esprit, à la pensée critique et à un rejet catégorique de la conformité. Ces valeurs influencent déjà la manière dont iel aborde son identité queer et j’espère qu’en reliant cette identité à la neurodiversité, iel laissera également ses valeurs guider sa relation à sa neurodiversité : de manière à transformer l’acceptation en résistance contre la honte normative, plutôt qu’en une intériorisation du sentiment d’être « brisé·e ». Ce recadrage, associé à d’autres stratégies thérapeutiques, crée le type de dissonance cognitive qui rend difficile d’affirmer une identité marginalisée tout en en rejetant une autre.
Message à retenir
Il est déchirant de voir combien de personnes neurodivergentes intériorisent des discours pathologisants et les retournent contre elles-mêmes – ce qui aboutit à des messages d’autopunition qui créent de la honte et de la culpabilité à l’égard de leur nature même. La charge de travail que nous, en tant que personnes neurodivergentes ou queer, devons assumer pour déconstruire le discours toxique dominant est injuste, mais essentielle au bien-être et à la libération des deux causes et des deux communautés.
J’invite les lecteur·rice·s à remettre en question l’idée fictive de normalité et les limites qu’elle impose. La diversité humaine n’est pas une déviance, mais est intrinsèquement belle et nécessaire. Bon neuroqueering !
Il convient de mentionner que, comme pour tout autre sujet, il existe des rapports d’intersectionalité qui compliquent davantage les questions abordées dans ce texte. Cependant, ce texte n’est qu’une introduction.
Une grande partie de ce travail s’inspire de l’ouvrage de Nick Walker intitulé Neuroqueer Heresies, que je recommande vivement.
illustration Jeff Mandres
