Avertissement: cet article mêle témoignages personnels et contexte socioculturel afin d’explorer les mécanismes de contrôle social et de jugement au Luxembourg.
Au Luxembourg, nous nous regardons nous observer les un·es les autres.
Le pays se caractérise par des regards réservés, presque polis. Dans ses rues propres et luxueuses, les sourires contenus et les hochements de tête discrets cachent souvent une méfiance conservatrice envers tout ce qui est « différent ». Les rencontres avec de nouvelles connaissances s’accompagnent souvent d’une histoire : un·e ami·e commun·e, un lien partagé, un détail chuchoté. L’appétit pour les ragots est grand.
Les yeux du Luxembourg, toujours présents, vous donnent des frissons dans le dos et finissent par vous discipliner. Ils transmettent une honte qui ne dit pas son nom, mais qui vous renvoie dans votre placard gris rempli de costumes. Dans les petites villes et les villages, ce passe-temps national qui consiste à observer et à juger peut rapidement prendre une tournure personnelle. Votre visage devient une « carte de visite », une carte d’identité. L’anonymat n’existe pas.
Mon identité est restée enfouie pendant des années sous les yeux du Luxembourg. Mon coming out s’est fait par fragments, puis d’un seul coup.
Mon identité a mijoté pendant des années sous les yeux du Luxembourg. Mon coming out s’est fait par fragments, puis d’un seul coup.
L’Église, terreau de la honte
Grandir au Luxembourg signifie que le premier regard que l’on croise est celui de la morale. Les codes éthiques de l’Église catholique font passer l’application de la loi pour une réflexion après coup. Ici, le véritable contrôle social s’exerce par une honte chronique. Force régulatrice subtile mais constante, la honte fonctionne en tandem avec l’imbrication historique de la religion et de l’identité. Une émotion collective utilisée pour « le bien commun », à travers des signaux de menace inconfortables.
Certain·e·s d’entre nous ont appris très tôt que l’approbation de la communauté est essentielle pour préserver un sentiment d’appartenance fragile. Dans une société pieuse et riche, seul un certain type d’individualité égoïste est autorisé. Tout le reste nécessite une régulation des inadéquations perçues comme telles. Pour les personnes queer, la honte rend l’authenticité dangereuse : la peur de ne pas être perçu·e comme la « bonne » catégorie de personne et de perdre cette appartenance pour laquelle on a travaillé si dur.
Le Luxembourg a été construit selon un « modèle concordataire » traditionnel, où l’Église et l’État sont étroitement liés. Les normes religieuses ont discrètement façonné les attentes morales à travers l’éducation religieuse à l’école, l’autorité cléricale et le poids symbolique de la tradition catholique. Bien que des réformes récentes aient changé le paysage – les accords de 2015 qui ont officiellement séparé l’Église catholique et l’État (mettant fin aux cours de religion catholique à l’école), ou la loi de 2018 abolissant les fabriques d’église et mettant fin au financement communal –, l’héritage d’un système aux composants interdépendants persiste dans nos corps et nos réalités.
Je me souviens encore réciter le « Vater Unser » (Notre Père) en cours de « religion », servir le pasteur en tant que l’un des trois « Massendénger » (servants d’autel) dans l’église de notre village, et les trois NON du référendum de 2016 (non à (1) l’abaissement de l’âge du droit de vote à 16 ans, (2) l’octroi du droit de vote aux élections nationales aux résidents de longue date non luxembourgeois, et (3) la limitation de la durée des mandats des ministres), qui ont une fois de plus confirmé le conservatisme au Luxembourg. On ressent quelque chose, mais on se conforme sans savoir pourquoi.
La dynamique des petites villes : les attentes au centre
Les commérages au Luxembourg fonctionnent comme un ciment social, rarement remis en question, rarement contesté. Chacun d’entre nous, avec nos regards de jugement, nos yeux inquisiteurs, nos évaluations silencieuses, sommes les gardiens du système. Cela ressemble presque à un travail important. Chaque fois que des moments fugaces de vulnérabilité apparaissent, le regard perçant des autres fait en sorte que le corps se raidisse et se fige jusqu’à ce que le danger d’être observé soit passé.
L’alternative est de jouer son rôle de manière « acceptable ».
Porter le costume qui rassure la collectivité : une famille nucléaire avec une mère et un père, des vêtements discrets conformes au genre, cacher ses difficultés personnelles et ses critiques de la société sous un grand sourire.
En plus de cela, des « niveaux d’acceptation » sont introduits. Selon la loi et le regard de la communauté, la personne ayant la meilleure disposition/le meilleur statut est mariée, propriétaire d’un bien immobilier, financièrement stable (idéalement dans la fonction publique ou le secteur bancaire), avec des enfants et peut-être un chien. Il y a des étapes à franchir pour y parvenir, mais on a l’impression que le fait de remplir chacun de ces critères vous vaudra une médaille d’or et un peu plus de fierté luxembourgeoise. Sont exclus les célibataires (qui paient finalement plus d’impôts), les personnes qui n’ont pas accès à la propriété (et à la richesse générationnelle), les personnes issues de l’immigration (régulièrement exclues des systèmes qu’elles contribuent à soutenir), les personnes ayant des emplois moins conventionnels (inconnus des représentants du gouvernement au raisonnement rigide) et les personnes queer, qui, souvent, ne remplissent pas la plupart de ces critères.
C’est là qu’intervient l’intersectionnalité, mais pas dans le bon sens du terme. Oui, le jugement, ici, est intersectionnel. Il est façonné par la richesse, la langue, l’origine, le genre et les rituels tacites d’appartenance. La honte devient son outil le plus redoutable.
Les yeux du Luxembourg sont omniprésents, car le regard collectif complète le regard moral. Les indices sont révélateurs : sacs Louis Vuitton et Longchamp, jeans skinny et faux cils, codes hétéronormatifs profondément ancrés dans les lycées, les cafés, les clubs, voire dans la façon dont les gens marchent dans la rue, cliques, enfants de la ville contre enfants de la campagne, statut et privilèges, prix comme facteur d’exclusion.
La queeritude comme revendication
Le projet de loi tant attendu de 2014 sur le mariage pour tous était assorti de conditions. Une attente tacite de discrétion, de politesse et d’absence de remue-ménage. Le double standard est toujours bien vivant. Les collègues cis-hétéros peuvent librement partager des blagues à caractère sexuel et des anecdotes sur leurs relations amoureuses, tandis que les personnes queer sont subtilement poussées à se conformer à des normes plus strictes. « Pourquoi faut-il que vous soyez si démonstratif·ives ? », « Pourquoi devez-vous toujours être aussi exubérant·es en public, cela met les gens mal à l’aise ! » demandent-iels, tout en se blottissant contre leur partenaire, en lui caressant les cheveux ou en l’embrassant au milieu d’une conversation. L’existence queer acceptable et modérée (événements de la Pride, etc.) est autorisée à s’exprimer quelques fois par an pour divertir la population luxembourgeoise. Mais il ne faut pas en faire trop, « nous ne voudrions pas effrayer les enfants ».
Mais, au moins, nous avons mis fin à la discrimination légale, n’est-ce pas ?
Eh bien, tant que la thérapie de conversion reste légale, que les opérations chirurgicales non nécessaires sur le plan médical sur les enfants intersexes sont toujours autorisées et que les familles arc-en-ciel continuent de se battre pour la reconnaissance automatique des deux parents (et ce ne sont là que quelques exemples), les expériences vécues continueront d’être tout sauf égales. Les personnes queer continuent de signaler régulièrement des micro-agressions, comme le montre les études menées par le LEQGF sur la situation, les expériences et les aspirations des personnes LGBTQIA+. La loi a peut-être changé, mais notre réalité quotidienne reste façonnée par des attentes sociales inégales et une surveillance subtile de notre visibilité en tant que personnes queer. Les micro-inégalités quotidiennes créent un sentiment de différence que la législation seule ne peut effacer.
Nous vivons dans un pays qui se targue d’être progressiste, mais la communauté queer reste peu présente dans les espaces publics ; les cafés et les boîtes de nuit qui accueillent en toute sécurité nos identités sont quasi inexistants ; et les conversations sur les identités et les expressions de genre sont souvent étouffées, ou menées principalement par des hommes (cisgenres).
Ce qui est toléré, c’est la personne, pas la queeritude.
C’est peut-être pour cela que tant de jeunes partent. Près de la moitié des étudiant·es luxembourgeois·es étudient à l’étranger, ce qui est bien supérieur à la moyenne de l’UE. Je ne dis pas qu’il existe un lien officiel entre la queeritude et les études à l’étranger ou le fait de quitter le pays, mais je crois qu’il y a lieu de penser que les jeunes aspirent à la liberté, à l’air libre, à un espace où l’anonymat existe.
Choisir d’assumer ouvertement son appartenance à la communauté queer au Luxembourg, c’est presque comme prendre position. Du moins, c’était le cas pour moi. Rien n’est apolitique, mais ici, rien n’est banal et ne passe inaperçu. Votre identité finit par devenir une revendication, alors autant la faire entendre haut et fort.
Quand je suis revenue après 8 ans à l’étranger (car oui, je suis partie, moi aussi) — bébé queer fraîchement sortie du ventre de la communauté, en pleine seconde adolescence —, ma principale préoccupation n’était même pas ma famille, mais les yeux du Luxembourg. J’ai réalisé à quel point je les avais intériorisés. J’ai dû affronter les yeux de l’église, du village et du lycée — tout à la fois — juste pour défendre ma place.
Et puis, le boss final : mon propre regard intérieur, le jugement que l’on porte sur soi-même. Voir et ne pas voir mon propre regard était et reste l’une des tâches les plus difficiles de ma vie.
Je dois à l’adolescente que j’étais un gros câlin, tout en la regardant droit dans les yeux et prospérant, sous cette même pression qui a autrefois tenté de contenir celle que j’étais destinée à devenir.
illustration Jeff Mandres & MM
