Illustration : queer.lu

Comment les institutions luxembourgeoises chargées du logement et de l'égalité reconnaissent la précarité de logement des personnes queer, tout en laissant en suspens la question de la responsabilité pour y remédier.

Les institutionsluxembourgeoises chargées du logement et les organismes de promotion de l'égalité LGBTQI+ reconnaissent que les résident·e·s queer sont confronté·e·s à une précarité de logement structurelle, mais aucune institution ne se charge de combler le fossé entre la politique du logement et l'inclusion des personnes queer.

Dans le dixième numéro de queer.lu, l'article « Pas de place pour nous » nous présentait Kevin (iel/lui), une personne queer issue d'un milieu ouvrier et immigré qui disposait de moins de 60 jours pour trouver un logement après que sa mère — qui avait passé cinq ans sur une liste d'attente pour un logement social avant d'abandonner en silence — avait décidé de quitter le Luxembourg. Nous avons ensuite rencontré Martine, une personne neurodivergente et asexuelle qui se privait de nourriture en attendant depuis des mois une aide de 200 €, bloquée dans les méandres administratifs.

Tous·tes deux ont décrit le fonctionnement actuel du marché du logement luxembourgeois comme ne laissant aucune place à leur identité.

Bâti pour quelqu'un d'autre

Le système de logement social luxembourgeois est réparti entre plusieurs organismes. Le Fonds du Logement, une institution publique indépendante relevant du ministère du Logement, est le principal fournisseur : il gère 2 200 logements locatifs abordables. La Société Nationale des Habitations à Bon Marché (SNHBM) se concentre sur l'accès à la propriété à prix abordable pour les ménages à faibles revenus. L'Agence immobilière Sociale (AIS) joue le rôle d'intermédiaire, louant des logements à des propriétaires privés pour loger les personnes inscrites sur une liste d'attente. La Fondation pour l'accès au logement (FAL) vient en aide aux personnes se trouvant dans les situations de logement les plus précaires. Ensemble, ces institutions forment l'architecture censée rattraper les personnes avant qu'elles ne touchent le fond.

Chacune fonctionne selon un système d'éligibilité dont les critères s'articulent autour de seuils de revenus et de la composition du ménage. Le plan de relance du logement de 2024, la réforme la plus importante de ces dernières années dans ce domaine, a explicitement placé les familles avec enfants au centre de ses priorités. Les ménages composés d'une seule personne — statistiquement les plus pénalisés sur le marché locatif luxembourgeois — reçoivent, de par la conception même du système, le moins de soutien.

Dans l'article « Pas de place pour nous », Martine décrit la pression à laquelle iel est confronté·e au quotidien.

Les gens me disent de trouver un·e partenaire. Ils pensent que je devrais simplement me mettre en couple pour pouvoir moi aussi fonder un foyer. Mais pour moi, ce serait un cauchemar.

Martine

La logique d'accessibilité financière sur le marché du logement luxembourgeois s'articule autour du couple en tant qu'unité économique de base. L'asexualité de Martine lea place totalement en dehors des hypothèses économiques sur lesquelles repose cette équation.

Gilles Hempel, directeur de la FAL, a confirmé que la vulnérabilité liée à l'identité ne dispose pas d'une catégorie distincte dans le cadre ETHOS — la typologie européenne développée par la Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abris (FEANTSA) qui régit la manière dont la précarité du logement est classée et hiérarchisée au sein du système de logement social luxembourgeois. Le point d'entrée le plus proche pour une personne LGBTQI+ chassée de son domicile familial est la catégorie 10 d'ETHOS, qui couvre les cas de personnes vivant dans un contexte de violence domestique ou menacées par celle-ci. Il faut pouvoir citer un préjudice spécifique pour accéder au système.

Concernant le Registre national du logement abordable (RENLA) — la liste d'attente nationale centralisée lancée en septembre 2025 dans le cadre de la réforme phare du logement menée par le gouvernement —, M. Hempel est catégorique :

Le RENLA n'a pas réduit les délais d'attente, car ceux-ci dépendent avant tout de la disponibilité des logements.

Gilles Hempel · Directeur · FAL

La file d'attente est désormais mieux organisée. Mais elle n'est pas plus courte pour autant. La mère de Kevin a passé cinq ans sur cette liste avant d'abandonner sa demande. Le RENLA aura rendu cette attente plus ordonnée, mais n'y aura pas mis fin.

Illustration : queer.lu

Ce qui ne peut être compté ne peut être résolu

L'Institut luxembourgeois de recherche socio-économique (LISER) abrite l'Observatoire de l'Habitat, l'organisme luxembourgeois chargé des données relatives au marché du logement. Il analyse les loyers, les indices et les données sur l'accessibilité financière qui orientent directement la politique gouvernementale.

À la question de savoir si des ensembles de données actuels prenaient en compte l'orientation sexuelle, l'identité de genre ou la neurodivergence comme facteurs de vulnérabilité en matière de logement, la réponse est claire :

Nous ne disposons d'aucune donnée sur les sujets concernés, ni dans l'EU-SILC ni dans d'autres bases de données, car ce type de question est, pour l'instant, rarement, voire jamais posée.

Réponse LISER

La FAL n'est pas non plus en mesure de combler cette lacune. Les règles européennes en matière de protection des données, à savoir le Règlement général sur la protection des données (RGPD), imposent des restrictions très strictes à la collecte de données sur l'orientation sexuelle, ce qui signifie qu'aucun organisme de logement social au Luxembourg ne sait actuellement combien de personnes LGBTQI+ il accueille.

La seule institution qui tente de dresser un état des lieux est l'Institut luxembourgeois pour l'inclusion LGBTQI+, LILI — une initiative de recherche lancée par le Centre LGBTQI+ CIGALE grâce à des financements privés. Le LILI n'est pas un organisme public et existe précisément parce que l'infrastructure de données de l'État ne recense pas ce qu'il documente. Même le LISER l'a reconnu, affirmant que le LILI « illustre l'intérêt de prendre davantage en compte, dans les futures discussions sur les inégalités en matière de logement, des dimensions plus larges de la vulnérabilité, au-delà des indicateurs socio-économiques traditionnels. »

Une institution de recherche officielle confirme par écrit que le système de données officiel est incomplet, mais ne s'engage toutefois pas à y remédier.

Kevin l'a dit sans détour dans « Pas de place pour nous » :

Je ne sais pratiquement pas quels dispositifs d'aide existent pour les personnes pauvres au Luxembourg, sans parler pour celles qui sont également queer, enfants d'immigré·es, et qui tentent de concilier des identités multiples dans un système qui n'en admet qu'une seule.

Kevin

Les données confirment la justesse du témoignage de Kevin. Le système n'a pas été conçu en pensant à ces personnes, et n'est donc pas non plus conçu pour y apporter une réponse.

Deux ministères, un vide, aucun responsable

Le Luxembourg dispose de deux volets institutionnels principaux directement liés à cette question. Le ministère du Logement et de l'Aménagement du territoire, dirigé par le ministre Claude Meisch, est chargé de la politique du logement et des aides au logement. Le ministère de l'Égalité des genres et de la Diversité (MEGA), dirigé par la ministre Yuriko Backes, coordonne le cadre gouvernemental en matière d'égalité et de lutte contre la discrimination envers les personnes LGBTQI+.

Les deux ont été contactés, et leurs réponses, lues conjointement, mettent en évidence les manquements en matière de responsabilité.

Le Plan d'action national LGBTQI+ de 2025 comprend 81 mesures, 147 actions, 15 chapitres thématiques et 15 ministères contributeurs. Il couvre l'éducation, l'emploi, la santé, la famille, les politiques publiques et les droits des réfugié·e·s. Il s'agit de l'engagement gouvernemental le plus complet en faveur de l'inclusion des personnes LGBTQI+ au Luxembourg. Le logement ne figure pas parmi son champ d'action.

Interrogé sur les raisons de cette omission, le MEGA répond sans détour :

Le logement des personnes LGBTQI+ n'était pas une question spécifiquement prise en compte ni exclue du Plan d'action national. Le Comité interministériel LGBTQI+ n'a reçu aucune contribution spécifique du ministère du Logement à intégrer dans le Plan d'action national.

Réponse MEGA

Cette absence est le résultat de la non-participation d'un ministère à un processus destiné précisément à combler ce type de lacune.

La réponse du ministère du Logement confirme cette tendance. Quant à savoir si le fait d'être chassé·e de chez soi en raison de son identité est un critère d'attribution reconnu :

Les décisions d'attribution reposent sur des critères sociaux et économiques objectifs fixés par la loi, dans le but de garantir l'équité, la transparence et l'égalité de traitement pour toute personne demandant un logement, sans discrimination.

Ministère du Logement

Concernant l'offre de logements dédiés aux personnes queer :

Les mesures dans le domaine du logement social sont conçues pour répondre aux besoins de toustes les résident·e·s sur la base de critères d'éligibilité objectifs plutôt que de catégories liées à l'identité.

Ministère du Logement

Les détracteurs font valoir que l'application de critères identiques à des ménages dont les conditions de départ sont très différentes peut reproduire les inégalités existantes. Une personne queer chassée du domicile familial — qui arrive sur le marché du logement sans les bases financières que l'on suppose chez les ménages conventionnels — est soumise au même cadre d'éligibilité que tout le monde. L'égalité de traitement dans la procédure ne se traduit pas nécessairement par l'égalité des résultats. Comme le dit Kevin :

On me demande de survivre dans un système qui ne tient pas compte des personnes comme moi.

Kevin

Le ministère du Logement considère le logement des personnes LGBTQI+ comme une question d'égalité. Le MEGA y voit un enjeu nécessitant une coordination interministérielle. Entre ces deux positions, Martine attend une aide de 200 € tout en réduisant ses dépenses alimentaires, et Kevin compte les jours sans savoir où aller.

Le coût de l'attente

Des avancées sont en cours, mais elles sont lentes et relèvent davantage du niveau européen que national.

Le MEGA révèle que le Comité d'expert·e·s sur l'orientation sexuelle, l'identité et l'expression de genre, et les caractéristiques sexuelles (ADI-SOGIESC), entité du Conseil de l'Europe, a commandé une étude sur le logement et l'inclusion des personnes LGBTQI+ dans le cadre de la révision de la recommandation de 2010 relative à la lutte contre la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle ; les résultats sont attendus en 2027. Le MEGA confirme également que le reportage de queer.lu sur le logement a été cité lors du Forum IDAHOT+ de Copenhague en mai 2026 pour illustrer l'urgence de ce travail.

Une situation similaire existe également au niveau national. En novembre 2025, les ministères du Logement et des Affaires familiales ont lancé conjointement un appel à projets sur le logement autonome pour les personnes en situation de handicap — c'était la première fois que le Luxembourg reconnaissait officiellement cette lacune. Martine, qui se trouve à la croisée de ces deux questions, n'est pleinement couvert·e par aucun des deux dispositifs.

La Fondation IDEA, dont l'analyse de mars 2026 a qualifié la crise du logement au Luxembourg de « crise permanente », a noté que des instruments basés sur la vulnérabilité, comme l'aide au loyer, existent mais sont peu utilisés — un mécanisme de soutien difficile d'accès et qui, dans la pratique, fonctionne comme s'il n'y avait aucun filet de sécurité.

L'étude du Conseil de l'Europe sera publiée en 2027. Pour Kevin, le compte à rebours est de 60 jours.

Dans « Pas de place pour nous », Martine décrivait son logement idéal comme « un lieu créé intentionnellement pour des personnes comme iel » — et le qualifiait de « souhait le plus simple et le plus raisonnable ».

Aucune des institutions contactées ne contesterait que ce souhait est raisonnable. Ce sur quoi elles ne parviennent pas à s'accorder, c'est à qui incombe la responsabilité de le réaliser.

Le système de logement luxembourgeois et son cadre d'égalité LGBTQI+ sont tous deux, chacun à leur manière, opérationnels. Le fossé qui les sépare est la conséquence de deux systèmes construits en parallèle qui n'ont jamais été amenés à se rejoindre.

Les institutions contactées pour cet article ont désormais pris connaissance de ces conclusions.

La question est de savoir si la reconnaissance de ce fossé conduira à une prise de responsabilité — et si oui, par qui, et quand.