Historically Queer
Dans cette rubrique, nous revenons sur des histoires queer du passé — qu’il s’agisse d’anecdotes personnelles ou d’événements marquants de leur époque.
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Il a été le cofondateur et le premier président de Rosa Lëtzebuerg. Il aurait eu 70 ans cette année. 2024 marquera le 25ème anniversaire de sa mort. Que reste-t-il d’un homme qui nous a quitté il y a si longtemps ? Qui se cachait vraiment derrière Marc Grond ?
On part sur les traces de Marc Grond
La première piste mène au Centre LGBTIQ+ CIGALE, qui abrite une bibliothèque portant son nom. Dans son testament, il a stipulé que Rosa Lëtzebuerg devait hériter de tous ses livres. Une plaque commémorative y est également apposée :
Marc Grond 1955 – 1999
En l’honneur de Marc Grond, un militant des débuts du mouvement de libération homosexuelle au Luxembourg, cofondateur du groupe de travail « Homosexualité » au sein du « Kollektiv Spackelter », premier président de Rosa Lëtzebuerg asbl, membre engagé de Stop Aids Now asbl, et fondateur et animateur de l’émission « XL- den Infomagazin fir Homosexueller » sur Radio ARA. Son engagement a notamment conduit à l’abrogation de l’article 372 bis du code pénal, dit « article des homos », et a contribué à l’introduction de la loi de 1997 sur la lutte contre le racisme et les discriminations.
Les livres sont à la disposition du public et, dans un avenir proche, dès qu’ils seront tous catalogués, ils seront également répertoriés dans le registre de la Bibliothèque Nationale de Luxembourg (BnL).
La recherche se poursuit dans ladite bibliothèque nationale pour savoir ce que contenait exactement l’article 372 bis du code pénal. Il existe toujours dans d’autres pays, parfois sous une forme beaucoup plus sévère.
L’article 372bis a été inscrit dans le code pénal luxembourgeois pendant 21 ans et se référait à une loi introduite en Belgique dès 1965. Selon cette loi, les actes sexuels entre personnes de même sexe de plus de 18 ans avec des personnes de moins de 18 ans étaient interdits. Pour les personnes hétérosexuelles, cette limite était toutefois fixée à 14 ans. L’article introduit en 1971 a été salué par tous les partis politiques. Il n’existait pas de mouvement homosexuel organisé qui aurait pu s’opposer à cette loi ; ce n’est qu’en 1979 que le « Kollektiv Spackelter “, un groupe très engagé socialement, a créé le groupe de travail ” Homosexualité », dont Marc Grond faisait partie. L’objectif était de s’engager pour l’égalité des droits des lesbiennes et des gays et d’éliminer les discriminations. La lutte contre l’article 372bis était alors considérée comme la principale priorité. Celle-ci devait perdurer jusqu’en 1992.
En cherchant des personnes qui ont connu Marc personnellement, un nom nous est régulièrement cité. Nous convenons d’une rencontre avec lui. Henri Goedertz était un compagnon de route de Marc. Il est aujourd’hui encore impliqué dans ‘Stop Aids Now’ (SAN). SAN est une organisation dont tout le monde parlait autrefois au Luxembourg, mais dont on n’entend plus guère parler aujourd’hui. Elle existe toujours, mais elle a déplacé ses activités en Afrique de l’Ouest, où elle soutient activement des organisations locales, entre autres aussi des associations queer. Tout cela doit se faire avec la plus grande discrétion possible, car dans certains pays, les lois répressives décrites ci-dessus existent toujours et sont assorties de sanctions bien plus drastiques. Henri raconte que Marc a commencé à être vraiment actif chez SAN en 1994, lorsqu’il a su qu’il était lui-même touché par le VIH.
Henri nous remet quelques photos prises en décembre 1994 lors d’une exposition au Cercle Cité. Cette exposition, intitulée « Exposition Solidarité », était une coopération entre la SAN et la Croix Rouge.
Exposition “Exposition Solidarité”: Claude Neu, Marc Grond, Henri Goedertz, Marc Angel
Henri Goedertz nous parle pour la première fois de la vie privée de Marc : de par sa profession, Marc était éducateur et travaillait entre autres avec des personnes handicapées. Enfant, il a contracté la poliomyélite, également appelée paralysie spinale infantile. Cette maladie lui a été fatale, car son système immunitaire est resté affaibli toute sa vie. Les relations avec sa famille étaient difficiles et les contacts étaient rares, voire inexistants. Henri le décrit comme quelqu’un de plutôt calme. Mais lorsqu’il sortait le soir en boîte, rien ne pouvait l’arrêter. Sur de la musique techno, il pouvait danser toute la nuit et, avec sa taille et un style de danse assez remarquable, il avait besoin de beaucoup de place sur la piste de danse.
Henri a également été l’un des cofondateurs de ‘Rosa Lëtzebuerg’ et se souvient que lors de la recherche du nom de l’association, Marc s’était opposé au nom ‘Rosa Lëtzebuerg’ parce qu’il le trouvait trop politique. On ne peut nier que l’on pense évidemment aussi à la militante berlinoise Rosa Luxemburg. Mais la décision a été prise à la majorité.
Henri nous a également appris que Marc avait déjà créé en 1987 une association appelée ‘Initiativgrupp Homosexualitéit Lëtzebuerg’, en abrégé IGHL, qui gérait la première hotline pour personnes homosexuelles. Le coming-out, la répression et la haine, mais aussi le VIH et le sida étaient quelques-uns des sujets sur lesquels on pouvait se faire conseiller de manière anonyme – une nouveauté absolue au Luxembourg dans les années 80.
Et qu’était l’émission de radio ‘XL- den Infomagazin fir Homosexueller’, mentionnée sur la plaque commémorative ? Il s’agissait d’une émission hebdomadaire diffusée tous les samedis soirs en direct des studios de Radio ARA, à l’époque encore dans la ville haute, rue de la Boucherie. Elle a débuté en 1987 sur Radio Radau avant de passer à Radio ARA dans le cadre de nouvelles dispositions légales. Dans les archives de ‘Rosa Lëtzebuerg’, on trouve un classeur bien rempli avec les notes manuscrites de Grond pour chaque émission. La journaliste Jutta Hopfgartner a décrit dans le ‘Lëtzebuerger Land’ l’émission XL et le rôle de Marc dans celle-ci comme suit :
Marc Grond considère que son rôle est (aussi) d’aider, dans la mesure du possible, les personnes homosexuelles et celles qui découvrent leur orientation sexuelle – et pas nécessairement que les jeunes. Le nom « XL » – extra large – en est le symbole. Aussi large que possible, aussi complet que nécessaire. Et cela couvre tout un spectre. Les informations sur les manifestations dans la Grande Région qui s’adressent particulièrement à un public homosexuel ne sont qu’un point parmi d’autres. Il est bien plus important pour lui de remplir le champ que d’autres médias ne veulent pas accorder aux gays et aux lesbiennes avec une assistance concrète et de donner des explications sur la situation juridique encore assez « timide » au Luxembourg*.
Lëtzebuerger Land Nr.42 du 20 octobre 1995
L’émission de radio XL et la hotline de l’IGHL se complétaient donc idéalement. Mais tout cela ne lui suffisait pas : s’il voulait vraiment changer les choses, il devait s’impliquer dans la politique. Dans un article de Claude Kohnen, on pouvait lire la phrase suivante :
Au sein du groupe de travail sur l’homosexualité de « Déi Gréng », il (Marc) s’est également engagé de plus en plus au niveau de la politique partisane dans les années 90. Ses efforts ont principalement porté sur l’introduction d’un partenariat enregistré pour les couples de même sexe, afin d’éliminer les discriminations juridiques et fiscales à l’encontre des unions homosexuelles*.
Lëtzebuerger Land Nr.19 du 7 mai 1999
Les dernières années de Marc sont assez bien documentées, puisqu’il existe dans les archives télévisuelles de RTL/CNA plusieurs interviews avec lui et un long reportage consacré à lui.
Le 14 février 1996, jour de la Saint-Valentin, Rosa Lëtzebuerg a organisé une manifestation, la « Marche de l’Amour », pour attirer l’attention sur le thème du SIDA. Cette manifestation a été reprise par les médias et RTL en a fait le sujet principal du journal télévisé. Ils ont invité Marc Grond dans leur studio pour une interview.
« Aujourd’hui, en ce jour de la Saint-Valentin, nous recevons dans notre studio une personne séropositive, bonsoir Marc Grond », a déclaré la journaliste au début de l’interview. Marc est ainsi devenu le premier Luxembourgeois à révéler en direct à la télévision qu’il est gay et séropositif. Il s’est dit indigné par le fait que les personnes séropositives soient toujours rendues méconnaissables dans les reportages et que leurs voix soient déformées, bien qu’il comprenne ces personnes. « Si ces personnes sont traitées de cette manière, c’est que quelque chose ne va pas dans notre société. La maladie est ainsi mal comprise et des peurs inutiles sont attisées ».
Une autre question posée était la suivante : « Vous êtes une personne très engagée et certainement bien informée et vous avez malgré tout été infecté. Comment est-ce possible ? Ou cela signifie-t-il que toutes les campagnes de prévention sont vouées à l’échec ? » Réponse de Grond : « Je ne suis pas convaincu que la prévention soit vouée à l’échec. Ce qui m’est arrivé peut s’expliquer par le ‘safer sex en panne’. Je n’étais pas en couple à l’époque, je ne suis pas un ange et je ne sors pas d’un couvent. Je vis ma sexualité, j’utilise des préservatifs et je fais attention, mais c’est du sexe et il y a toujours un risque résiduel ».
Cette déclaration a souvent été mal interprétée par la suite, bien qu’elle soit absolument correcte. Dans les années 90, il aurait été impensable d’expliquer explicitement à la télévision, à une heure de grande écoute, les pratiques sexuelles queer, la fellation sans risque, la sodomie et le cunnilingus, et que parfois le cerveau et l’esprit peuvent se mettre en veilleuse.
En mai de la même année, un long reportage a été réalisé par la journaliste Sandy Lahure, qui a suivi Marc pendant deux mois avec sa caméra. Il a beaucoup parlé de son état de santé et des différents médicaments qu’il prenait et leurs effets sur sa santé, médicaments qui amélioraient son état par moment, mais qui échouaient souvent au bout d’un certain temps, le poussant à entreprendre de nouvelles thérapies, en partie expérimentales. Sa poliomyélite l’a malheureusement empêché d’obtenir les résultats attendus. Des personnes de son entourage ont également pris la parole : son compagnon de l’époque ainsi que quelques connaissances et ami.es. Son aide de ménage a elle aussi raconté comment elle avait été interpellée lors de la première interview et comment elle avait dû subir des remarques très déplacées. Là encore, Marc a parlé très ouvertement et sans ménagement de son destin, du fait qu’il ne peut pas se marier et qu’il ne peut rien léguer à son partenaire sans que l’État n’exige le taux maximum de droits de succession. Une phrase très touchante adressée à son compagnon : « Lorsque je serai de plus en plus malade et que tu n’en pourras plus et que tu me quittais, je comprendrais ».
D’Henri Goedertz, nous savons que son compagnon ne l’a pas quitté et est resté à ses côtés jusqu’à la fin. Marc a épousé sa meilleure amie, de sorte qu’au moins une personne pouvait lui rendre visite à l’hôpital. En effet, selon un règlement strict pour les personnes gravement malades, seuls les membres de la famille et les proches pouvaient – et peuvent encore aujourd’hui – être admis. Le mariage a également empêché sa famille biologique, avec laquelle il n’avait plus aucun contact, de toucher son héritage.
Un dernier reportage a été diffusé le 1er février 1999. Il est à la limite du supportable : Marc semble très amaigri et faible. Il est allongé sur un lit au CHL, avec un cathéter pour une perfusion. Il va très mal. Il est maintenant plus vulnérable que jamais, même aux virus les plus inoffensifs, et toutes les personnes de son entourage doivent porter un masque. Il ne se débat pas avec son destin, du moins il ne le laisse pas paraître lors de l’interview. Il parle avec calme et sérénité. Il explique en avoir marre, qu’il doit subir une opération pour ne pas perdre la vue, mais qu’il a décidé de ne pas la faire. « Que te reste-t-il ? » demande la journaliste. « Je ne peux plus faire grand-chose, mais j’ai encore quelques projets et c’est sur eux que je travaille maintenant. » Il n’a pas été précisé de quels projets il s’agissait exactement.
Forum Nr.193 de juni 1999
Marc Grond est décédé le 30 avril 1999, à l’âge de 43 ans seulement, des suites du SIDA. Il est un militant corps et âme. Il a mené avec passion ses combats pour les droits et les intérêts des personnes gays et lesbiennes dans les années 80 et 90. Pour ce faire, il a utilisé tous les supports possibles, comme la télévision, la presse et la radio. Il ne s’est jamais laissé décourager par les violents coups de boutoir venus des rangs conservateurs du monde politique et religieux. Au contraire, on sent que cela l’a poussé à s’engager encore plus pour la cause.
Mais il y a aussi eu des voix adverses, même dans ses propres rangs. On lui a reproché d’aller trop loin, que les lesbiennes et les gays étaient pourtant largement acceptés dans la société et qu’il fallait maintenant en finir. Aujourd’hui, nous savons qu’il était bien en avance sur son temps. Il aurait certainement été, à notre époque des médias sociaux, l’une des voix les plus radicales et les plus impitoyables sur la toile. Il aurait certainement été heureux de constater que son engagement en faveur d’un partenariat et d’un mariage homosexuels légaux et reconnus n’était pas vain.
Que pouvons-nous apprendre de lui ? Il ne faut jamais se laisser abattre, et quand il s’agit des droits humains, ‘laisser tomber’ n’est pas une option !
Appel à témoignages
Dans l’une de nos prochaines éditions, nous consacrerons un article à Julia dans la rubrique « Historically Queer ». Elle fut l’une des premières femmes trans au Luxembourg à ne pas avoir été contrainte de travailler comme travailleuse du sexe ou dans des établissements de strip-tease. Julia exerçait le métier de coiffeuse et tenait, dans les années 1980, un salon de coiffure au centre de la capitale. Il n’existe aucune trace écrite de son parcours, mais elle était une personnalité connue et haute en couleur de la vie urbaine, de jour comme de nuit. Son nom de famille, Silva, était d’ailleurs peu connu du grand public. Si vous avez personnellement connu Julia ou si vous fréquentiez régulièrement son salon, nous vous invitons à nous contacter à l’adresse suivante : info@queer.lu. Chaque échange sera traité en toute confidentialité.
