left: Slza (Memoriál Juraja a Matúša). Photo Adam Šakový – left inset: Photo Kvet Nguyen above: Prayer for a Better future. Photo Adam Šakový

Kristián Németh (1983), artiste slovaque vivant et travaillant à Bruxelles, a construit une œuvre à la fois profondément personnelle et résolument politique. Depuis ses premières œuvres confessionnelles qui mettaient sa voix et son corps en confrontation avec l’Église catholique jusqu’à ses réflexions plus récentes sur la fragilité et l’impermanence, sa pratique tend un miroir à l’intersection difficile entre la vie queer, la religion et les changements sociaux en Europe centrale. Ses installations, vidéos et performances ne crient jamais, mais ne reculent jamais non plus. Elles créent un espace de dialogue, de réflexion et d’imagination d’un futur qui n’est pas encore là, mais dont nous avons urgemment besoin.

À la Galerie nationale slovaque en 2023, son exposition The Time is Now posait une question simple mais poignante : et si pas maintenant, quand ? L’une des œuvres était une sculpture publique enveloppée de vignes rampantes, rendant visibles la négligence et la marginalisation des personnes queer. Une autre consistait à transformer un espace de la galerie avec des lumières colorées, rappelant à la fois des vitraux et offrant un refuge. Une troisième était un mémorial silencieux et bouleversant dédié à Juraj et Matúš, deux jeunes hommes queer assassinés dans un crime de haine à Bratislava. Une seule larme symbolique sur une vitre suffisait. Németh évite le spectaculaire ; au contraire, il condense le chagrin, la colère et l’espoir en des gestes à la fois minimalistes et monumentaux.

Ce geste de synthèse est présent tout au long de son œuvre. Son projet à long terme Fragile consiste à disposer des verres, des bols et des vases en cristal dans des compositions précaires, objets hérités de sa mère et de ses ami·es, architectures fragiles de la mémoire et du risque. Les visiteur·euses se déplacent avec précaution, conscient·es que la moindre vibration pourrait provoquer un effondrement. C’est une métaphore qui se passe d’explications. Dans de nombreux pays, la vie queer, c’est exactement cela : un équilibre délicat, beau mais vulnérable, résilient mais fragile. Dans des œuvres plus récentes comme Herbarium of Time, Németh conserve des fleurs dans de la résine juste avant qu’elles ne se fanent. Elles semblent éternelles, mais sous la surface vitreuse, elles continuent de se faner. C’est une méditation sur la temporalité, mais aussi le refus queer de laisser la beauté s’effacer trop tôt.

Lorsque j’ai discuté avec Németh, notre conversation a tourné autour des thèmes de la migration, de la condition queer et de la foi, des fils conducteurs qui traversent son œuvre.

Fragile. Photo Denisa Horváthová

In the Name. Photo Marek Wurfl

The Time is Now. Photo Adam Šakovy

MH: Vous êtes né en Slovaquie, mais vous vivez et travaillez aujourd’hui à Bruxelles. Comment ce déménagement a-t-il façonné votre identité personnelle et artistique ?

KN : Mon identité n’a pas radicalement changé, car Bruxelles n’est pas très loin de la Slovaquie. Je m’y rends encore fréquemment pour des expositions et des activités. Cela dit, Bruxelles est une ville inspirante qui possède de solides institutions artistiques contemporaines, et celles-ci m’influencent indirectement.

MH : Et qu’en est-il de l’identité queer ? Remarquez-vous des différences entre la Slovaquie et la Belgique ?

KN : La différence réside dans l’acceptation. La Belgique est beaucoup plus tolérante, avec une législation moderne qui place les personnes queer sur un pied d’égalité. Ici, la vie queer fait partie intégrante de la société. En Slovaquie, elle est encore souvent considérée comme une anomalie, en particulier dans le contexte politique actuel. Nous avons fait quelques progrès, mais ils restent insuffisants tant sur le plan social que juridique.

Cet écart entre l’égalité vécue et la négligence institutionnelle explique pourquoi la religion occupe une place si importante dans la pratique de Németh. Des œuvres telles que The Children of Jan Mokso (2020), qui aborde les abus sexuels subis par sa mère et son cousin de la part d’un prêtre catholique, ou The Bars (2009), qui relate sa propre confession à un prêtre qui lui a refusé l’absolution, révèlent à quel point le pouvoir du catholicisme est intimement lié à la vulnérabilité des personnes queer. Ses installations utilisent souvent des bougies, des colonnes ou des fragments d’intérieurs d’églises, non pas comme des symboles brutaux, mais comme des accessoires subtils dans des drames de pouvoir et de résistance.

MH : Beaucoup de vos œuvres traitent de la relation entre l’identité queer et l’Église. Qu’est-ce qui vous attire dans cette tension ?

KN : La Slovaquie est un pays fortement catholique, même si elle se dit laïque. L’Église a une influence énorme sur la société et la politique, bloquant souvent les lois qui protégeraient les personnes queer. Lorsqu’une institution a un tel pouvoir sur nos vies, elle mérite d’être examinée de près. Mon approche est critique, mais pas destructrice. Je veux créer un espace de dialogue.

MH : Considérez-vous cette critique comme une sorte de pratique spirituelle en soi ?

KN : Pas vraiment spirituelle. Plutôt critique, mais dans un sens constructif. Même l’Église change lentement ; regardez les déclarations du pape François. Si son comportement est problématique, je pense qu’il est important de le signaler, afin qu’il y ait une chance d’amélioration.

Cette position est d’une honnêteté frappante. Németh ne cherche pas à détruire, mais à exposer les contradictions et à laisser place au changement. Cet équilibre se reflète dans Warm Greetings (2021), où des cierges de communion fondus sont empilés en masses enchevêtrées. Elles semblent à la fois des reliques sacrées et des ruines calcinées, critiquant les pressions de la conformité religieuse tout en reconnaissant leur étrange beauté. Ou encore dans Monument of Possible Fall (2019), où une colonne légèrement décalée dans une installation synagogale suggère l’instabilité, qu’il s’agisse de l’Église, de la démocratie ou des écosystèmes qui s’effondrent sous leur propre poids. Ses œuvres se situent à mi-chemin entre la foi et le doute, la révérence et la protestation.

MH : Comment le public, en particulier les personnes croyantes ou queer, réagissent-elles à vos projets ?

KN : Les réactions sont mitigées, mais jamais indifférentes. L’une des réponses les plus émouvantes est venue de la pasteure évangélique Anna Polcková, qui m’a invité à exposer des œuvres critiques dans sa paroisse. Cette ouverture m’a profondément touché. Elle m’a montré comment les institutions religieuses pouvaient répondre à la critique : non pas en fermant leurs portes, mais en les ouvrant.

MH : Votre propre relation à la croyance a-t-elle évolué au fil du temps ?

KN : Oui. Pendant des années, j’ai cherché un chemin vers Dieu. Finalement, j’ai décidé que j’étais athée. Mais je ne considère pas cela comme définitif, cela pourrait changer. Pour l’instant, c’est ma position.

Au cours de notre conversation, il était impossible d’ignorer la violence de ces dernières années. L’attaque terroriste de Bratislava en 2022, au cours de laquelle deux personnes queer ont été assassinées, reste une blessure dans la société slovaque. L’œuvre de Németh, Prayer for a Better Future (2023), a abordé ce sujet de front, réunissant 14 ans de son travail aux côtés des peintres slovaques Bazovský et Mednyánszky. Elle posait la question de savoir si l’art pouvait pousser la société au-delà du déni, au-delà du silence.

MH : Pensez-vous que la société slovaque ait évolué depuis lors en matière de droits des personnes queer ?

KN : Après l’attaque, il y a eu un élan de solidarité, mais il s’est rapidement estompé. Avec le nouveau gouvernement, la situation s’est détériorée, notamment avec le ministre de la Culture qui affiche ouvertement son hostilité envers les identités queer. Mais je suis surpris par la force de la résistance de la communauté artistique. Cela me donne un peu d’espoir.

Ce sentiment de fragilité et de résistance, d’être à la fois vulnérable et inflexible, est le fil rouge de l’œuvre de Németh. Des verres en cristal en équilibre les uns sur les autres, aux fleurs emprisonnées dans la résine qui se fanent sous la surface, en passant par les enregistrements confessionnels derrière les barreaux d’une église, son art revient sans cesse à la question de ce qui survit.

Et c’est toujours la vie queer qui est en jeu. Non pas comme un symbole, non pas comme une identité réduite à des slogans, mais comme une réalité vécue : fragile, stigmatisée, résiliente, toujours présente.

« Il n’y a rien de couvert qui ne sera révélé », dit l’Évangile selon Luc. Entre les mains de Németh, cette écriture n’est pas une promesse, mais un défi lancé à l’Église : les silences seront brisés, les murmures seront entendus.

Parcourir ses expositions, c’est ressentir directement cette tension : la fragilité des objets, le poids de l’absence, la beauté de la résistance. Kristián Németh nous rappelle que la fragilité n’est pas une faiblesse, mais une condition de la vie, et que la queeritude, dans toute sa précarité, porte en elle les germes du renouveau.

Selon ses propres mots, « il n’y a pas d’autre moment que le présent ».

Pour en savoir plus, rendez-vous sur nemethkristian.com