« The Family of Man », château de Clervaux © CNA/Romain Girtgen, 2013
The Family of Man est une exposition devenue si emblématique qu’elle continue de faire écho dans le domaine de l’histoire de la photographie. Elle est célébrée, disséquée, et peut-être à l’aube d’une réévaluation significative en 2025. Conçue en 1955 par le Luxembourgeois Edward Steichen pour le Museum of Modern Art (MoMa) de New York, cette exposition a été classée monument culturel (et fait donc partie de l’héritage mondial de l’UNESCO) au Château de Clervaux, au Luxembourg. Son soixante-dixième anniversaire est l’occasion de se poser plusieurs questions : The Family of Man représente-t-elle encore la diversité mondiale, les défis et identités aujourd’hui ? Ou est-elle devenue un objet d’un autre temps, incapable de s’adapter aux évolutions autour des questions de genre, de sexualité et de la représentation LGBTQ+ ?
Une humanité universelle rêvée
Photographe et conservateur, Steichen avait l’intention de construire un narratif visuel célébrant l’unité mondiale. Il a rassemblé 503 photographies auprès de 273 contributeur·ices de 68 pays différents, créant ainsi un témoignage exhaustif d’expériences humaines partagées : la naissance, l’amour, le travail, les loisirs, et la mort. Présentée dans un format immersif et cinématique, l’exposition a servi de manifeste pour la paix durant la Guerre froide en soulignant des sentiments universels qui transcendaient l’ethnie, la nationalité et les classes sociales. L’exposition a beaucoup voyagé, comptabilisant plus de 10 millions d’entrées, avant de s’établir définitivement à Clervaux.
Bien que l’ambition de Steichen soit honorable, les défauts de ses portraits étaient déjà apparents en 1955. La vision idéaliste de l’exposition néglige volontairement les inégalités systémiques et les dynamiques de pouvoir qui décident de qui a droit à la reconnaissance, qui doit rester invisible, et quels narratifs sont mis en avant. The Family of Man présente une version de l’expérience humaine homogène, patriarcale et hétéronormative. Malgré son esthétique visuelle, elle semble à des années-lumière des discussions critiques indispensables en 2025.
Le mythe de la famille universelle
De Roland Barthes aux intellectuel·les modernes, les critiques ont comparé The Family of Man à un humanisme sentimental qui réduit les différences au lieu de les honorer. Barthes a notamment qualifié l’exposition de « mythe de l’humanité », clamant qu’elle cache les réalités sociales et politiques derrière un voile d’unité. L’œuvre propose une vision idéalisée de la « famille », élevée au rang de modèle rigide et nucléaire, négligeant les évolutions sociales. On remarque aussi l’omission des identités relationnelles et familiales des personnes LGBTQ+, historiquement marginalisées et effacées.
Au lieu de proposer une description nuancée des expériences humaines, l’exposition perpétue les rôles de genres stricts et les attentes conventionnelles. Les portraits définissent souvent les hommes comme des travailleurs, les femmes comme des gardiennes, et les enfants comme les extensions d’une unité idyllique de la famille hétéronormative. Elle échoue à mettre en avant les diverses façons d’aimer, de faire famille et de se réunir en communauté au-delà des schémas traditionnels. Cette exclusion reflète les normes sociales qui dominaient lors de sa conception.
De plus, The Family of Man a divisé la communauté artistique : beaucoup de critiques ont souligné que la sélection photographique manquait de véritable valeur artistique. En priorisant les images qui correspondaient à son message idéologique sur celles possédant une identité artistique unique, Steichen réduit la photographie à un simple outil d’illustration, plutôt qu’à une forme d’art autonome. Cette décision a dévalorisé l’art de la photographie aux yeux de certain·es artistes et conservateur·rices, alimentant les débats autour de l’héritage de l’exposition.
L’absence des personnes queers et l’effacement des luttes
Pour une exposition censée capturer l’essence de l’humanité, The Family of Man passe sous un silence remarquable les thèmes de la diversité sexuelle et de la fluidité de genre. Elle ne rend pas compte des vies des personnes queers, de la résistance des communautés LGBTQ+ ou de toutes les manières dont on peut vivre son intimité et son appartenance au-delà des contraintes imposées par les rôles familiaux traditionnels.
Si on jette un œil à la période de sa création, cette exclusion n’est pas surprenante. Les années 1950 ont été marquées par un conservatisme social rigide en Amérique du Nord et en Europe, où les personnes LGBTQ+ étaient souvent contraint·es d’être invisibles. Aux États-Unis, la Peur violette, une persécution orchestrée par le gouvernement à l’égard des personnes queers, a ancré l’idée que les identités non-hétéronormatives ne devraient pas être visibles dans l’espace public. En renforçant cette vision limitée de l’humanité, The Family of Man se conforme, de façon non intentionnelle, à cette culture de l’effacement.
Das Narrativ neu schreiben: Alternative Sichtweisen der Menschheit
Ces dernières années, des artistes et conservateur·rices ont entrepris de défier la vision de Steichen, en étendant les limites de son narratif afin d’y inclure une plus grande compréhension de l’humanité. Ces expositions alternatives se sont montées comme une réponse vitale, amplifiant la portée des voix que l’originale négligeait, et affinant le narratif photographique pour représenter une réalité plus inclusive.
The 90s: A Family of Man? (1997) qui s’est tenue au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, s’est directement confrontée à la collection de Steichen en se demandant si un tel portrait unique et idéalisé de l’humanité était encore pertinent. Cette exposition examinait les implications politiques de The Family of Man tout en mettant en lumière la manière dont elle ignorait les fractures dans cette soi-disant famille universelle. Divers artistes y étaient à l’honneur, comme Christian Boltanski, Nan Goldin, Inez van Lamsweerde, Orlan, et Wolfgang Tillmans.
The Family of the Invisibles (2015-2016) a amené cette critique à un autre niveau. Cette œuvre explorait l’absence des communautés marginalisées par la vision de Steichen, et plus particulièrement des personnes LGBTQ+, des immigré·es et des communautés marquées par la colonisation. Ce projet a repensé l’essai photographique comme un espace de résistance où les histoires cachées pouvaient enfin être reconnues. L’exposition présentait les travaux d’artistes comme Walker Evans, Diane Arbus, Jeff Koons, Cindy Sherman et Sophie Calle.
Une autre réponse percutante s’est retrouvée dans The Family of No Man: Re-visioning the world through non-male eyes (2018), qui démantelait la perspective patriarcale de The Family of Man. Cette exposition, présentée au festival de photographie Les Rencontres d’Arles (en France), présentait des travaux de photographes non masculins uniquement, afin de remettre en question les structures de pouvoir genrées de l’exposition originale. 494 artistes femmes et non-binaires du monde entier y étaient représenté·es.
Au-delà de ces expositions marquantes, d’autres interventions artistiques ont contribué à ce dialogue critique. L’activisme visuel de Zanele Muholi, à travers la photographie, bouleverse les idées reçues sur l’identité et la famille, en se concentrant sur des expériences de personnes noires et queers. D’autre part, le travail photographique de Sunil Gupta reflète les difficultés auxquelles les identités queers sud asiatiques font face, offrant un contrepoint essentiel aux perspectives occidentales de l’exposition de Steichen. Plus récemment, les portraits liés à l’intimité queer et au vieillissement créés par Jess T. Dugan apportent une nouvelle définition nécessaire du sentiment d’appartenance et de la parentalité hors du cadre hétéronormatif.
Ces travaux, ainsi que de nombreux autres projets, ont démontré qu’il n’y a pas une seule et unique manière de dresser un portrait de l’humanité. Au meilleur de son art, la photographie est bien plus que de la simple documentation. Elle provoque des discussions, inspire, transforme le narratif des expériences humaines.
La famille de quel futur ?
Alors que The Family of Man commémore son soixante-dixième anniversaire, c’est une occasion idéale pour le Luxembourg de s’engager dans un dialogue critique sur ses significations actuelles. Devons-nous préserver l’exposition en tant que relique de l’Histoire, ou la réinterpréter et la remettre en question ? À quoi ressemblerait l’exposition si elle était recréée en 2025 ? Est-ce qu’elle embrasserait pleinement les orientations romantiques et sexuelles queers, les identités non-binaires et les familles qui se situent hors du cadre conventionnel ?
C’est bien plus qu’une réflexion historique. Cela concerne les sujets de la représentation, des dynamiques de pouvoir et les politiques de perception. Le monde a changé, et les narratifs qui entourent l’humanité doivent évoluer avec lui. Si The Family of Man appartient réellement à toute l’humanité, alors nous devrions toutes et tous nous y sentir représenté·es.
Taan, © Jess T. Dugan, 2012
