photos Alex Loos – model Wendy Vine

« Le drag peut-il être considéré comme une forme de traduction ? » Cette question a été le point de départ d’un projet qui m’a conduit à Toronto en juin dernier, où l’Association canadienne de traductologie organisait une conférence collaborative. L’objectif était d’aller au-delà du format traditionnel des conférences afin de favoriser des discussions constructives. C’était le forum idéal pour des propositions originales, et j’ai profité de cette occasion pour présenter la Gëlle Fra à des universitaires du monde entier.

Mais avant d’en arriver là, permettez-moi de me présenter. Mon nom d’artiste est Wendy Vine (« parce qu’elle est divine ! »), et en dehors de mes performances de drag queen, je m’appelle Manu. Je vis au Luxembourg depuis 2021. Je suis traducteur, chercheur en traduction (titulaire d’un doctorat de l’université de Tartu, en Estonie) et drag queen. La question qui introduit cet article est née naturellement de la rencontre entre ces trois identités, qui me donnent une perspective unique sur le drag et la traduction.

Je conçois le drag comme une mosaïque de nombreuses formes d’art : maquillage et perruques, mode, comédie, danse, chant, burlesque, clownerie, narration, performance politique et bien d’autres encore. Dans le drag, ces formes d’art convergent et interagissent de manière intéressante, ce qui pourrait peut-être être décrit comme de la traduction. En effet, ma conception de la traduction va au-delà de la communication verbale. Par exemple, un texte écrit peut être traduit en une image ou un morceau de musique. En traduction, on appelle ça la traduction intersémiotique (traduction entre différents systèmes de signes).

Pour explorer le lien apparent entre le drag et la traduction, j’ai décidé de créer un look drag qui soit clairement une traduction. Du point de vue de la traduction, ça pourrait être vu comme un processus de transcréation ou de traduction créative. Du point de vue du drag, le but était de trouver une référence claire et de la « dragifier ». Mais quoi, exactement ? Je me suis souvenu du poème « Once I got a postcard from the Fiji Islands » (« Un jour, j’ai reçu une carte postale des îles Fidji »), écrit par le poète, philosophe et traducteur estonien Jaan Kaplinski – lui-même un homme aux multiples identités –, qui explore, entre autres thèmes, l’exotisme et l’étrangeté. Plus précisément, les vers suivants m’ont traversé l’esprit :

Un jour j’ai reçu une carte postale des îles Fidji
avec une image de récolte de canne à sucre. Alors, j’ai compris
qu’absolument rien n’est exotique en soi.

[…]

Les contrées lointaines et les peuples étrangers sont un rêve,
une rêverie les yeux ouverts
dont on ne se réveille pas.

Kaplinski, Jaan (1987). The Wandering Border. Copper Canyon Press. Traduit de l’Estonien par Jaan Kaplinski, Riina Tamm et Sam Hamill. Le poème complet peut être lu sur le site : https://estlit.ee/person/66/poems/94.

Tout comme les îles Fidji dans le poème de Kaplinski, l’Estonie est un petit pays dont beaucoup de gens n’ont pas une image très claire. Il subsiste néanmoins une vague impression d’« archipel idyllique au milieu du Pacifique » ou de « pays post-soviétique froid ». Qu’en est-il du Luxembourg ? Le Luxembourg peut-il être exotique dans un contexte culturel différent ? Comment le Luxembourg est-il perçu par les « étrangers » dans les « contrées lointaines » ? J’ai décidé de créer une série de cartes postales du Luxembourg et de traverser l’Atlantique pour explorer ces questions, ainsi que celle consistant à se demander si le drag peut être considéré comme une forme de traduction.

Et qui d’autre que la Gëlle Fra pourrait figurer sur une carte postale du Luxembourg ? Symbole de liberté et icône du Luxembourg, le choix était évident (désolé, Mélusine, peut-être la prochaine fois !). J’ai contacté Alex Loos, un photographe fantastique qui collabore souvent avec Rosa Lëtzebuerg, et nous avons organisé une séance photo. Pour donner vie à mon imagination, j’ai acheté une perruque dorée faite sur mesure chez Allemaal Tejater, qui est devenue l’accessoire le plus cher du look. La partie la moins chère était la robe, qui ne m’a coûté qu’un euro sur Vinted (pour compenser le coût de la perruque, et parce que je pense que le drag devrait être durable !). Me recouvrir d’or a été plus facile que prévu, mais pour l’enlever ? Plusieurs jours après, j’ai encore trouvé des traces derrière mes oreilles…

Le Luxembourg peut-il être perçu comme exotique dans un autre contexte culturel ? Comment le Luxembourg est-il perçu par des « étrangers » dans des « contrées lointaines » ?

La séance photo nous a beaucoup amusés. Les passants n’arrêtaient pas de me demander de poser pour des photos, ce qui est assez courant quand on est en drag, et encore plus quand on brille de la tête aux pieds. Aurora Jimeno et Guy Loos, nos chers assistants, ont veillé à ce que tout se passe bien. Alex a d’abord pris quelques photos au point de vue en face du Casino Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain , avec le bâtiment Spuerkeess derrière nous, le pont Adolphe à notre gauche et la Gëlle Fra à notre droite. Nous sommes ensuite descendus par les escaliers jusqu’au parc de la Pétrusse, où nous avons immortalisé un pique-nique. Voir la Gëlle Fra se détendre et lire L’ABC du droit de l’Union européenne ne figurait probablement pas sur votre carte de bingo pour 2025 – eh bien, ce n’était pas non plus sur la mienne !

L’étape suivante consistait à concevoir le matériel : les cartes postales, mais aussi une affiche pour expliquer le concept à l’origine de leur création. Là, j’ai fait référence à l’une des figures clés du monde universitaire queer : Judith Butler. Le texte ci-dessous réfléchit sur le « genre original » que le drag imite.

Le drag est parfois (mal) compris comme une imitation parodique d’un genre original. Cependant, selon Butler (1990), la relation entre « l’imitation » et « l’original » est complexe. Le drag ne constitue pas nécessairement une parodie du genre original, mais plutôt une parodie de la notion d’une identité de genre originale. Le drag, affirme Butler, « révèle que l’identité originale à partir de laquelle le genre se façonne est une imitation sans origine » (p. 138). Le drag dénaturalise, déplace et recontextualise les significations du genre.

Butler, Judith (1990). Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Éditions La Découverte.

Voir la Gëlle Fra en train de se détendre et de lire The ABC of EU Law ne figurait probablement pas sur votre bingo pour 2025 — en tout cas, pas sur le mien !

Lors de la conférence collaborative qui s’est tenue du 2 au 4 juin au George Brown College de Toronto, j’ai encouragé les participant·es à lire l’affiche, à prendre une carte postale, à lire le poème de Kaplinski et à partager leurs réflexions. Les conversations ont été très stimulantes et m’ont permis d’acquérir de nouvelles perspectives sur le drag et la traduction. Par exemple, un chercheur a fait remarquer que le drag mettait en évidence l’absurdité des normes de genre en les poussant à leur paroxysme. Un autre chercheur a observé qu’il ne s’agissait pas seulement d’un exemple de traduction intersémiotique ou de transcréation, mais aussi d’une forme de « traduction performative », un concept qui a ouvert une nouvelle voie possible pour les recherches futures.

En ce qui concerne le Luxembourg, j’ai trouvé amusant de demander aux gens de deviner ce qu’était le bâtiment Spuerkeess. La meilleure réponse était qu’il ressemblait au « château du monarque du Luxembourg. Un roi ? Un prince ? Un duc ? ». Lorsque j’ai révélé que le bâtiment n’était pas du tout un château, quelqu’un a suggéré que le bâtiment Spuerkeess « réalisait l’imitation drag d’un château » (une idée brillante !). Une autre personne a fait remarquer que la Gëlle Fra originale pouvait elle-même être considérée comme une traduction. En effet, on peut dire qu’elle a plusieurs « sources » : elle aurait été inspirée par une personne réelle, mais aussi par la déesse grecque Niké (et il y a probablement eu d’autres influences esthétiques).

Aussi « évidents » que fussent mes choix créatifs pour la carte postale, j’ai remarqué à quel point l’image de la Gëlle Fra devant le bâtiment Spuerkeess pouvait évoquer, voire renforcer, certaines images idéalisées que de nombreux·euses Nord-Américain·es ont de l’Europe occidentale : élégance, raffinement, sophistication, opulence et, en fin de compte, richesse. D’un point de vue postcolonial, je ne suis pas sûr que l’on puisse parler d’exotisation, mais si l’on veut utiliser ce terme, il est clair que le Luxembourg n’est pas exotisé de la même manière que les pays non occidentaux. Il convient également de se demander : est-ce simplement ainsi que le Luxembourg est perçu, ou est-ce aussi ainsi que le Luxembourg souhaite être perçu ? Ces réflexions sur les images nationales ont suscité une conversation fascinante sur la façon dont le Canada se présente au monde (une nature magnifique et préservée, des Canadien·nes excessivement gentil·les et poli·es…), ce qui ne correspond pas nécessairement à la réalité complexe du pays.

Ce projet est une déclaration d’amour au pays qui m’a accueilli, mais il prend aussi la forme d’une prise de position politique.

En fin de compte, toutes ces discussions m’ont aidé à comprendre que ce projet avait traduit non seulement la Gëlle Fra, mais aussi la ville de Luxembourg et, dans une certaine mesure, le pays lui-même. Pour reprendre les termes de Butler, ma Gëlle Fra n’a pas seulement recontextualisé les significations liées au genre, mais aussi celles liées à l’identité nationale. Le Luxembourg est un pays où je suis un migrant, pas un ressortissant. En même temps, les migrant·es font partie intégrante de l’identité nationale luxembourgeoise. En tant que membre des communautés migrantes et queer du Luxembourg, ce fut un honneur de « devenir » la Gëlle Fra et de représenter le Luxembourg à l’étranger en tant que celle-ci. Ce projet est une lettre d’amour au pays qui m’a accueilli, mais il s’agit aussi d’une déclaration politique. La Gëlle Fra appartient à tout le monde, et le sentiment d’appartenance qu’elle insuffle aux Luxembourgeois·es – autochtones ou non, queer ou non queer – est une expérience partagée qui a le potentiel de toustes nous unir.