Le vieux cinéma se cache à la vue de toutes les personnes qui passent dans la rue du Fort Neipperg, avec sa façade fissurée, décolorée par le soleil, et ses lettres à peine accrochées. La billetterie est toujours là : un petit carré de verre où l’on vendait autrefois l’entrée vers un autre monde. À l’intérieur, tout sent légèrement la poussière, la bière renversée et l’arrière-goût de l’espoir.

Plus personne ne vient ici pour les films. Le projecteur ronronne, diffusant les mêmes bobines de vieux drames de guerre chinois, mais personne ne regarde. La véritable histoire se déroule entre les sièges : regards furtifs, cigarettes partagées, courage silencieux des mains qui se touchent dans l’obscurité.

Au guichet se tient Bao Mei. Elle porte un gilet tricoté qui a survécu à trois hivers, et ses yeux reflètent le calme de quelqu’un qui en sait plus qu’elle ne le dit. Elle renvoie poliment les policiers, rit des questions indiscrètes et veille à ce que personne ne parte blessé. Son frère venait ici aussi, avant de disparaître. Aujourd’hui, elle garde cet endroit comme un sanctuaire, ou peut-être une tombe.

Old Second vient chaque semaine. Il travaille deux services dans un restaurant chinois près de la gare, dans une de ces cuisines exiguës où la vapeur embue les fenêtres et où le bruit de la hotte aspirante couvre les conversations. Il se déplace avec précaution, comme s’il avait peur de casser quelque chose d’invisible. Parfois, il reste après la fermeture pour laver les sols, juste pour être seul. Pour lui, ce cinéma est le seul endroit où le temps ralentit suffisamment pour lui permettre de se souvenir de qui il était avant de commencer à traverser les frontières.

Yan Hua, quant à elle, vit dans un appartement au-dessus d’une laverie automatique à Bonnevoie. Elle garde ses rideaux tirés et son téléphone en mode silencieux. Pour se rendre au travail, elle prend le chemin le plus long, traverse le parc Merl et fait semblant de ne pas voir les couples assis sur les bancs. Autrefois, elle pensait que l’amour serait son échappatoire. Au lieu de cela, il est devenu un miroir, reflétant à quel point il est facile de se perdre entre le désir et ce que le monde autorise.

Et ainsi, l’histoire s’étend à travers la ville. Conversations chuchotées près de l’avenue de la Gare, dîners tardifs dans un petit restaurant à Hollerich, rendez-vous secrets à l’arrêt de bus bondé caché derrière la place de Paris. Puis le Kirchberg, avec ses tours de verre stériles polies par les mêmes vies invisibles que nous avons suivies tout au long de l’histoire, et Howald, où les nuits se terminent dans des appartements bondés qui sentent l’huile de sésame et les fleurs en plastique.

L’auteur retrace tout cela avec tendresse. Il n’écrit pas sur des héros ou des méchants, mais sur des personnes qui tentent de survivre à la violence silencieuse des attentes. Chaque personnage porte en lui la culpabilité, l’amour et la nostalgie comme un bagage invisible. Iels cherchent toustes leur chez-soi, qu’iels n’atteindront peut-être jamais complètement.

Il serait facile de croire que cette histoire a été écrite à propos du Luxembourg. Ce n’est pas le cas. Et pourtant, c’est l’impression qu’elle donne, avec son mélange de langues, son mouvement perpétuel et ses petits appartements remplis de nostalgie. La ville de ce roman ressemble à la nôtre, à moitié bâtie, à moitié souvenir, toujours sur le point de se réinventer.

Cinema Love, le premier roman de Jiaming Tang, se déroule entre la campagne de Fuzhou dans les années 1980 et les rues du quartier chinois de New York. Le cinéma n’a jamais existé rue du Fort Neipperg, même si une rue voisine abritait autrefois le Victory, aujourd’hui disparu depuis longtemps. Les restaurants se trouvent à Manhattan, et non près de la gare. Et pourtant, on y croit.

C’est parce que l’univers de Tang, fait de migration, de queeritude et de résilience discrète, pourrait exister partout où des gens traversent les frontières et portent des secrets. Il appartient autant au Luxembourg qu’à New York.

Le roman commence en Chine, dans un cinéma en ruine qui devient un sanctuaire pour les hommes gays, un endroit où ils peuvent exister, brièvement, sans crainte. De là, l’histoire migre vers les États-Unis, suivant ces mêmes personnes qui se construisent une nouvelle vie dans une ville qui promet la liberté mais n’offre que l’incertitude. Iels trouvent l’amour, le chagrin, une communauté et l’épuisement. Iels vieillissent, hanté·es par les souvenirs du cinéma qui leur offrait autrefois un refuge.

En réalité, Tang n’écrit pas seulement sur les immigrant·es chinois·es. Il écrit sur toustes celleux qui vivent entre deux mondes, dans l’espace entre les langues, entre la sécurité et l’exposition, entre ce qu’iels sont et ce qu’on attend d’elleux.

Le Luxembourg connaît lui aussi cet espace. Près de la moitié de la population (47,1 % en 2025) est née ailleurs. Nos rues sont imprégnées des histoires des aides-soignant·es capverdien·nes, des mineur·es italien·nes, des ouvrier·es du bâtiment portugais·es, des frontalier·es français·es, des infirmier·ères philippin·es et des étudiant·es syrien·nes. Chacun·e incarne une version du désir d’Old Second, de la patience tranquille de Bao Mei ou de la culpabilité conflictuelle de Yan Hua. La migration a construit nos ponts, nos cafés, nos écoles, nos festivals… et notre solitude.

Et au sein de tout ce mouvement vit un autre type d’exil : celui des personnes queer. Les drapeaux arc-en-ciel flottent chaque année en juillet, mais au-delà de leurs couleurs, il y a des vies qui continuent de négocier l’acceptation, la légalité et l’amour dans un endroit qui se targue de tolérance mais reste prudent face à la différence.

En situant Cinema Love de Tang au Luxembourg, nous voyons à quel point la fiction reflète facilement la réalité. La migration et la queeritude ne sont pas ici des idées abstraites ; elles façonnent discrètement la vie quotidienne.

Lorsque nous imaginons Bao Mei balayer le sol d’un cinéma de la rue du Fort Neipperg ou Old Second prendre le dernier bus depuis Kirchberg, nous ne réécrivons pas l’histoire de Tang, nous l’élargissons. Le roman de Tang ne parle pas seulement de Chinatown, il s’adresse à toutes les communautés cachées qui tentent de se construire une vie sur un territoire emprunté.

Si cette chronique vous a induit en erreur en vous faisant croire que le cinéma se trouvait ici, pardonnez-moi cette supercherie. Elle visait simplement à révéler une chose toute simple : Cinema Love pourrait se dérouler n’importe où, et c’est peut-être déjà le cas.

Lorsque vous refermerez le livre et que vous sortirez dans la nuit, les lumières de Limpertsberg à Bonnevoie vous sembleront peut-être un peu différentes. Vous apercevrez peut-être votre reflet dans une vitrine et penserez à celleux qui sont parti·es, à celleux qui sont arrivé·es et à celleux qui sont resté·es. Et vous réaliserez peut-être que la distance entre la rue du Fort Neipperg et le cinéma des ouvrier·ères ne se mesure pas en kilomètres, mais en empathie.

Extrait d’une conversation entre Michal Hustaty (MH) et Jiaming Tang (JT), auteur de Cinema Love :

MH : Je viens de terminer Cinema Love. Cela m’a pris un peu plus de temps que prévu, car j’étais en voyage ; ce qui semblait tout à fait approprié, car l’histoire elle-même est pleine de croisements et de mouvements. Vous avez également quitté la Chine pour vous installer aux États-Unis, n’est-ce pas ?

JT : Oui. J’avais environ deux ans lorsque ma mère et moi avons quitté la campagne de Fuzhou. Ce n’était pas inhabituel à l’époque : de nombreuses familles émigraient les unes après les autres. Même si nous étions seul·es à l’époque, nous faisions partie des nombreuses personnes qui partaient pour les États-Unis.

MH : Vous rendez-vous encore en Chine ?

JT : J’y allais tous les deux ou trois ans avant d’entrer à l’université. Depuis la pandémie, je n’y suis pas retourné.

MH : La pandémie joue un rôle subtil mais important dans votre livre. Dans quelle mesure cela s’inspire-t-il de votre expérience personnelle ?

JT : En grande partie. J’ai commencé à écrire au plus fort de la pandémie, pendant mes études supérieures, loin de New York où je vivais. Le quartier chinois de mon livre, East Broadway, est un ancien repaire de ma famille. La pandémie nous a affecté·es par petites touches : un parent mis au chômage technique, une entreprise qui ferme, un·e voisin·e qui déménage. J’ai écrit ces moments tels que je les ai vus.

MH : Quelle a été la première étincelle qui a donné naissance à cette histoire ?

JT : À l’âge de seize ans, lors d’un voyage en Chine, j’ai vu un homme plus âgé toucher le bras d’un autre homme à un arrêt de bus, d’une manière subtile mais intime. Il était marié et avait des enfants. Ce moment m’a marqué. Des années plus tard, j’ai commencé à imaginer sa vie. Au début, je voulais raconter son histoire, mais je me suis rapidement intéressé à sa femme, à son silence, à son univers. Le livre est né de cette curiosité à leur égard.

MH : De nombreux lecteur·rices ont été frappé·es par la place importante qu’occupent les femmes dans Cinema Love. Pourquoi était-ce si central pour vous ?

JT : Je pense que le livre parle vraiment d’elles. J’ai toujours été fasciné par les femmes qui se tiennent aux côtés des hommes gays, celles qui les protègent ou les remettent en question. Cela vient de ma relation avec ma mère, qui est affectueuse mais compliquée. Elle sait que je suis gay et traite mes partenaires avec gentillesse, mais elle n’en parle pas. Ce silence nous façonne toustes les deux.

Bao Mei et Yan Hua représentent cette dualité. Bao Mei protège, Yan Hua trahit, mais toutes deux agissent par amour et par peur. Je voulais explorer cette contradiction.

MH : Vos personnages sont profondément humain·es, jamais complètement bon·es ou mauvais·es. Était-ce intentionnel ?

JT : Absolument. Je ne crois pas aux catégories bien définies. Les gens sont capables de gentillesse et de cruauté, parfois dans la même journée. Les lecteur·rices parlent de la « rédemption » de Yan Hua, mais je ne vois pas tout à fait les choses comme cela. Elle a un moment de tendresse, mais elle reste une femme homophobe. Je pense que la littérature devrait laisser de la place à des personnes comme elle : imparfaites, étroites d’esprit, mais toujours humaines.

MH : Le cinéma des ouvrier·ères est-il inspiré d’un lieu réel ?

JT : Pas exactement. J’ai beaucoup lu sur les hommes gays en Chine et sur les lieux où ils se rencontraient : parcs, toilettes, cinémas. Le cinéma m’a semblé le plus approprié de ces espaces, car j’aime aussi les films. J’ai également été inspiré par Times Square Red, Times Square Blue de Samuel Delany, qui traite des anciens cinémas pornographiques de New York et des communautés qui les entouraient. Cette tendresse et cette curiosité pour les vies cachées m’ont vraiment ému.

MH : Le livre capture à la fois la douleur et la beauté, il est émouvant mais jamais sentimental.

JT : Cet équilibre vient de la façon dont vivent mes personnages. La plupart sont issu·es de la classe ouvrière, comme ma famille : des gens qui travaillent dans des cuisines, des usines, des salons de manucure. Leur humour, leur colère et leur tendresse viennent de ces réalités. Je n’essaie pas de rendre leur monde beau, juste vrai. Même la vulgarité a sa place, elle fait partie de la vie.

MH : Le fait d’avoir terminé ce livre vous a-t-il permis de tourner la page ?

JT : Peut-être. L’écrire était une façon de gérer mon mal du pays pour Chinatown (j’ai passé la pandémie en Chine). Maintenant que je suis de retour, je ne ressens plus la même nostalgie. Cette page est tournée. Mais les questions plus importantes, celles qui concernent la classe sociale, la migration et l’homosexualité, resteront présentes dans mon esprit.

MH : Et que souhaiteriez-vous que les nouveau·elles lecteur·rices retiennent de Cinema Love ?

JT : Qu’il ne prétend pas représenter tous les Chinois homosexuels ou toutes les femmes chinoises. C’est la tentative d’une personne de comprendre les gens qu’elle aime, à travers le seul langage qu’elle connaît : la narration. Ce sont 300 pages qui tentent d’avoir des conversations que la vie réelle ne permet pas. Et si l’on fait abstraction de la culture et de la géographie, il s’agit en réalité de n’importe quelle personne qui essaie d’être compris·e.

Jiaming Tang’s Cinema Love is published by John Murray Press (2024)
一部温柔而萦绕心头的故事,讲述了迁徙、酷儿与爱情,无论我们选择在何处去想象它