Historically Queer

Dans cette chronique, nous revenons sur des histoires queer, qu’il s’agisse d’anecdotes personnelles ou du contexte historique.

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L’histoire d’Herculine-Abel Barbin est peu connue. Elle est triste et s’est terminée de manière tragique. Herculine-Abel a été l’une des premières personnes connues en France dont l’intersexualité a été constatée par l’État, mais non reconnue. Les conséquences de la norme médico-juridique imposant un seul « vrai sexe » lui ont été fatales. Son autobiographie inachevée a été publiée après sa mort par le sexologue François Tardieux, mais elle est rapidement tombée dans l’oubli. C’est grâce au célèbre philosophe Michel Foucault, qui a republié ses mémoires en 1978 dans le cadre de ses études sur le genre, qu’elles ont été préservées.

Au fil de l’histoire, je changerai les pronoms de genre et n’utiliserai pas le pronom actuel « iel » afin de mieux illustrer la fatalité qui a finalement coûté la vie à Herculine-Abel. 

« J’ai beaucoup souffert et j’ai souffert seul ! seul ! abandonné de tous ! Ma place n’était pas marquée dans ce monde qui me fuyait, qui m’avait maudit. Pas un être vivant ne devait s’associer à cette immense douleur qui me prit au sortir de l’enfance. […] J’avais, dès cet âge, un éloignement instinctif du monde comme si j’avais pu comprendre, déjà que, je devais y vivre étranger. »

H.-A. Barbin

Enfance à Saint-Jean-d’Angély

Le 8 novembre 1838, à Saint-Jean-d’Angély, une petite ville du département de la Charente-Maritime, le premier enfant de Monsieur et Madame Barbin voit le jour. Il est enregistré à l’état civil comme étant de sexe féminin et reçoit le nom d’Adélaïde Herculine Barbin. Le père d’Herculine, un simple sabotier, décède subitement alors qu’elle a six ans. Pour survivre et ne pas sombrer complètement dans la pauvreté, sa mère accepte un poste de domestique chez une famille riche et respectée de La Rochelle. Elle doit s’occuper d’un membre de la famille qui a besoin de soins continus. Il ne lui reste plus de temps à consacrer à la petite Herculine.

Elle écrit à ce sujet dans sa biographie :
« Sa situation avait éveillé l’intérêt de quelques nobles cœurs ; on la plaignit vivement, et bientôt des offres généreuses lui furent faites par la digne supérieure de la maison de L. Grâce à l’influence d’un administrateur, membre distingué du barreau de la ville, je fus admise dans cette sainte maison, où je devins l’objet de soins tout particuliers, bien que je vécusse parmi les enfants sans mère, élevées dans ce touchant asile. J’avais alors sept ans, et j’ai encore en tête la scène déchirante qui y précéda mon entrée. Le matin de ce jour, j’ignorais absolument ce qui allait se passer quelques heures après mon lever ; ma mère me fit sortir comme dans un but de promenade et me conduisit en silence à la maison de Saint-Jean-d’Angély où m’attendait la digne supérieure.

Elle est placée dans l’aile réservée aux orphelins. Une période heureuse et insouciante, comme elle l’écrit plus tard. Elle se sent toujours un peu supérieure aux autres enfants, car elle a encore une mère qui lui rend visite, ce que les autres lui envient, même si c’est très rare.

Grâce à une requête de la mère supérieure, elle quitte le refuge pour sans-abri et est admise dans une école paroissiale pour filles, où des familles respectables envoient elles aussi leurs filles. Elle est une élève assidue et reçoit une éducation religieuse rigoureuse. À l’âge de 10 ans, Herculine se lie d’une étroite amitié avec Léa, de sept ans son aînée. Cette relation étrange, purement platonique, est presque comparable à une relation amoureuse.

Jeunesse à La Rochelle et Orléans

À l’âge de 15 ans, elle doit quitter l’école paroissiale et retourne vivre chez sa mère. Elle emménage dans la maison familiale à La Rochelle et devient la femme de chambre de la plus jeune fille, Clothilde, de trois ans son aînée. Sa tâche consiste à l’aider à s’habiller et à se déshabiller le matin et le soir. Elle lit également le journal et des livres à son grand-père, souvent malade.

Il y a un passage dans ses mémoires sur sa relation avec Clothilde :
« J’assistais le matin à son lever, toujours matinal, en été comme en hiver. Je l’habillais ensuite, et pendant cette opération, nous discutions à qui mieux mieux sur tous les sujets possibles. Si le silence s’établissait, je me prenais à l’admirer naïvement. La blancheur de sa peau n’avait pas d’égale. Il était impossible de rêver des formes plus gracieuses sans en être ébloui. C’est ce qui m’arrivait. Je ne pouvais quelquefois m’empêcher de lui adresser un compliment qu’elle recevait de la meilleure grâce du monde, sans en être ni surprise, ni plus vaine. Changeant alors de terrain, elle s’informait de ma santé… »

Herculine parle beaucoup de sa santé fragile. Elle se plaint souvent de malaises et est suivie par le médecin de famille. Cependant, toutes les teintures, pilules et régimes alimentaires n’ont aucun effet. Le médecin abandonne et déclare qu’il s’agit de « symptômes de croissance » inhabituels qui disparaîtront avec le temps.

Lorsque Clothilde se marie à 21 ans et quitte la maison, Herculine n’a plus rien à faire. On lui suggère de se lancer dans l’enseignement, car on la trouve très cultivée et mature pour son âge. Elle accepte sans grand enthousiasme.

C’est ainsi qu’à 17 ans, elle entre à l’École Normale, un internat pour filles situé à quelques heures, à Orléans. Elle réussit brillamment l’examen d’entrée. Elle s’y acclimate bien, mais son apparence physique la dérange. Toutes les autres filles ont un teint rose et des formes bien galbées, tandis qu’elle reste maigre et pâle. En tant que domestique, elle avait une chambre à elle, mais elle doit désormais dormir dans un grand dortoir avec cinquante autres filles, ce qu’elle déteste. Elle développe un duvet sur la lèvre supérieure et les joues, qu’elle coupe secrètement avec des ciseaux. Son état de santé précaire suscite des inquiétudes, et sur les conseils d’un médecin, elle est à nouveau soumise à un régime alimentaire fantasque et inefficace.

Herculine a une très bonne amie, Thécla, et on les appelle les inséparables.
« L’été nous faisions l’étude dans le jardin, l’une près de l’autre, les mains enlacées pendant que les autres tenaient le livre. De temps à autre, le regard de notre maîtresse s’attachait sur moi au moment où je me penchais vers elle pour l’embrasser, tantôt sur le front, et, le croirait-on de ma part, tantôt sur les lèvres. »

Dans plusieurs courtes anecdotes, elle décrit des sentiments qu’elle ne peut s’expliquer. En raison de son éducation religieuse stricte, elle n’a aucune connaissance des questions sexuelles, mais a reçu une éducation morale très rigoureuse et ne sait pas comment interpréter les changements de son corps. Mais elle est certaine que quelque chose ne va pas chez elle. Elle le décrit comme une maladie inconnue, une souffrance intérieure.

Au bout de deux ans, la formation touche à sa fin et le grand examen final approche. Ses camarades de classe tremblent, mais Herculine reste presque indifférente et réussit tous les examens avec les meilleures notes. Il appartient désormais au professeur principal de l’envoyer dans une école. Entre-temps, elle s’installe chez sa mère et reprend son devoir de faire la lecture au maître des lieux.

Professeure dans un pensionnat pour filles

À la fin de l’été, peu avant la rentrée scolaire, une lettre du directeur arrive et Herculine prend son premier poste dans un pensionnat pour filles situé dans une « ville de district à la périphérie du département ». Elle y est chaleureusement accueillie. L’internat est dirigé par une famille : Madame P., qui fait office de directrice, et sa fille Sara, enseignante. Herculine est engagée pour s’occuper de l’enseignement et de la surveillance des filles.

Elle tombe amoureuse de Sara. Les deux femmes se rapprochent de plus en plus jusqu’à former secrètement un couple. La mère remarque bien que quelque chose se passe, mais elle ne dit rien et se réjouit que sa fille et Herculine s’entendent si bien. Elle ne réalise toutefois pas à quel point.

Après la première année scolaire, Herculine est censée retourner chez sa mère à La Rochelle pendant les vacances, mais avant cela, elle participe à une réunion d’anciennes élèves de l’École Normale. C’est là qu’elle a pour la première fois l’occasion de se confesser à un jeune prêtre qu’elle ne connaît pas. Elle ne veut pas se confier au vieil abbé qui célèbre les offices dans le pensionnat. Elle lui raconte tout : ses problèmes physiques et l’amour immense qu’elle éprouve pour Sara. Après deux jours de réflexion, il lui conseille de se retirer complètement de la vie publique et d’entrer au couvent afin d’éviter un scandale. Herculine ne s’attendait pas à une réponse aussi radicale.

Elle ne fait rien de tel. Elle ne peut et ne veut pas. Elle retourne donc au pensionnat en octobre, où Sara l’attend avec impatience. Mais l’hiver venu, les problèmes physiques réapparaissent et elle souffre de crampes indescriptibles. Après de nombreuses exhortations de la part de la directrice, elle accepte de se faire examiner par un médecin.

À cette époque, les relations entre un médecin et sa patiente sont très différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui. La pièce est plongée dans une lumière tamisée et Herculine est allongée sur un lit, sous une couverture, où le médecin ne peut que la palper avec ses mains. Après l’examen, elle se sent comme violée. Le médecin est tellement bouleversé par ses conclusions qu’il est incapable de les exprimer. Il lui prescrit quelques analgésiques et promet de revenir, mais la directrice de l’internat, après tous les cris déchirants qu’Herculine a poussés pendant l’examen, le lui interdit.

Après cet incident, la vie à l’internat reprend son cours normal. Herculine est toutefois consciente que son silence et sa liaison secrète avec Sara ne feront qu’empirer les choses. Elle voit le scandale se rapprocher à grands pas. Une autre année s’écoule, pendant laquelle les tensions s’intensifient. Herculine aspire à trouver une solution. Au sujet de la directrice, elle écrit : « Je n’ai jamais pu comprendre qu’une femme de son âge, de son expérience, pût conserver une telle illusion. L’affection que me témoignait Sara ne devait-elle pas lui ouvrir les yeux ? Non. Elle craignait qu’en manifestant le moindre soupçon, elle ne nous mette sur la défensive. Pauvre femme !!! »

Pendant les vacances, elle retourne chez sa mère à La Rochelle et assiste à la messe matinale, célébrée dès 5 heures par l’évêque J.-F. Landriot lui-même. Après la messe, on peut poliment lui demander d’entendre une confession. Herculine lui raconte tout. Il reste longtemps silencieux, puis demande à Herculine de le décharger de son obligation de confidentialité afin de pouvoir consulter son propre médecin. Dès le lendemain, l’examen a lieu dans les locaux de l’évêque. Sa mère l’accompagne. Elle apprend la vérité avec horreur. L’évêque les convoque ensuite toutes les deux et ordonne à Herculine de retourner au pensionnat pour y démissionner. Elle y reste plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’un nouveau professeur soit trouvé. S’ensuivent des adieux déchirants avec Sara et Madame P., qui n’arrive pas à comprendre ce qui se passe.

À partir de là, les événements se précipitent. En l’espace de deux semaines, un changement de sexe est prononcé par décision judiciaire à La Rochelle. « C’en était donc fait. L’état civil m’appelait à faire partie désormais de cette moitié du genre humain, appelé le sexe fort. Moi, élevé jusqu’à l’âge de vingt et un ans dans les maisons religieuses, au milieu de compagnes timides, j’allais comme Achille laisser loin derrière moi tout un passé délicieux et entrer dans la lice, armé de ma seule faiblesse et de ma profonde inexpérience des hommes et des choses ! »

Herculine devient Abel

Abel fait désormais l’objet de ragots. Les journaux régionaux lui attribuent les aventures les plus rocambolesques d’un Don Juan qui aurait secrètement sévi dans les couvents. Sara devient elle aussi la risée de tous.

Abel ne cesse d’aimer Sara et tous les deux continuent à s’écrire. Mais il n’écrit jamais à Madame P. On trouve à ce sujet une phrase intéressante dans ses mémoires : « Je n’en puis douter : si j’avais su contrôler la situation, mon avenir aurait été différent. Peut-être serais-je aujourd’hui son gendre. »

Le préfet de La Rochelle et l’évêque prennent Abel sous leur protection. Leur parole ont du poids, et personne, à l’exception de la presse, n’ose trop sortir du rang. Le préfet conseille toutefois à Abel de quitter la région. Après quelques détours, il trouve un emploi dans les chemins de fer à Paris et quitte définitivement La Rochelle un mois plus tard.

À partir de là, le ton des mémoires change. Elles deviennent une longue complainte philosophico-religieuse, mais aussi une accusation contre la société, l’État et Herculine-Abel elle-même. Herculine, qui a passé son enfance dans les conditions les plus difficiles, mais qui, grâce à un travail acharné et à la discipline, a gravi les échelons pour devenir une enseignante respectée et un membre estimé de la société, et qui ne souhaite en réalité qu’aimer et être aimée, subit désormais, sous le nom d’Abel, la jalousie, le rejet et les moqueries. Même les médecins le considèrent comme un cas pathologique d’hermaphrodisme.

On trouve peu d’informations concrètes sur sa vie à Paris. Il l’apprécie au début, car elle lui procure anonymat et tranquillité, mais il se sent très seul, isolé et vide. Dans un passage, il décrit la mort comme une douce délivrance, ce qui laisse supposer qu’il envisage le suicide.

Il ne conserve pas longtemps son emploi à la compagnie ferroviaire, car il se retrouve à nouveau au centre de rumeurs et d’histoires fantaisistes. Il trouve ensuite un poste dans une administration financière. Mais après quelques mois, il est licencié en raison d’une restructuration.

Il décrit ainsi un entretien d’embauche pour un poste de valet de chambre chez une comtesse dans un petit hôtel du Faubourg Saint-Honoré :
« Je la trouvai seule dans un vaste salon où elle écrivait. Elle prit ma lettre, vint s’asseoir auprès de son feu et me posa plusieurs questions auxquelles je m’attendais. Je n’avais jamais été domestique, et cela avait toujours été l’obstacle insurmontable. J’aurais bien pu lui dire que j’avais été femme de chambre. Mais le moyen de répondre par une semblable énormité… Finalement, ce point crucial fut ignoré. « Ici, me dit la dame avec bienveillance, vous pourriez apprendre le métier en peu de temps ; mais vous me paraissez faible, délicat, et nullement fait pour un travail de cette sorte. Je ne puis donc vous prendre chez moi. » On me congédia. Malheureusement, elle disait vrai. »

Beaucoup d’entretiens d’embauche se terminent ainsi. Ne pas avoir fait son service militaire lui ferme sans cesse des portes. Il y a souvent des jours où il ne sait pas ce qu’il mangera le lendemain.

Il fait une dernière tentative en postulant comme commissaire de bord sur le navire Europa, qui voyage vers les États-Unis. Mais finalement, il n’est engagé que comme serveur. Il accepte le poste, car on lui promet une possible évolution. Mais il ne fera jamais ce long voyage.

Abel Barbin meurt en mars 1868, à seulement 29 ans. Il se suicide en mettant sa tête dans la cuisinière à gaz de sa chambre dans le quartier de l’Odéon. À côté de lui, on retrouve ses mémoires, qui sont ensuite transmises au sexologue Tardieux avant d’être publiées.

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Ce qui est intéressant dans ces mémoires, c’est qu’elles sont écrites sous forme de roman, comme si Abel avait toujours pensé à ses futurs lecteur·ices. Tout au long du texte, on trouve régulièrement des phrases prémonitoires telles que « Si j’avais su à l’époque ce qui m’attendait… ».

Après plusieurs recherches approfondies, je n’ai trouvé qu’une seule photo, mais il est impossible de prouver avec certitude qu’il s’agit bien d’Herculine-Abel. Une phrase que j’ai trouvée sur Wikipédia m’a mise en colère : « Ces mémoires ont été écrites alternativement à la forme masculine et féminine, ce qui rend probable une identité non-binaire. » Cette hypothèse est tout simplement fausse ! Abel oscille bel et bien entre les deux genres, ce qui révèle un grand déchirement intérieur. Mais c’est son entourage, ou plutôt le tribunal, qui a décidé qu’il deviendrait un homme du jour au lendemain. Il ne s’est cependant jamais donné la chance de déterminer s’il était Abel, Herculine, les deux ou aucun des deux.

Il a choisi la plus terrible des solutions : le suicide.