La richesse du Luxembourg et sa position privilégiée en Europe ont permis à beaucoup, si ce n’est à tous·tes, d’obtenir des postes bien rémunérés dans le domaine « communautaire » ou « politique ». Les guillemets sont intentionnels : le véritable engagement communautaire et politique ne peut jamais se limiter à un travail de bureau, comme l’explique parfaitement Arundhati Roy dans sa critique de l’ONGisation de la résistance :
« Les ONG disposent de fonds qui leur permettent d’employer des personnes qui, autrement, pourraient s’engager dans des mouvements de résistance. Ces personnes ont l’impression de contribuer au bien commun tout en gagnant leur vie. La véritable résistance politique n’offre pas de tels raccourcis. L’ONGisation de la politique menace de transformer la résistance en un emploi salarié, raisonnable, avec quelques avantages. Mais la vraie résistance sous-entend de vraies conséquences et n’est pas rémunérée. »
Ayant consacré de nombreuses heures à l’action communautaire et politique, je peux affirmer que ce travail est loin d’être facile. Militante radicalement engagée dans la lutte pour la libération de la Palestine, dans les luttes indigènes et pour un changement fondamental de notre système, j’ai commencé à mesurer les conséquences de mon action.
On m’empêche de bénéficier d’opportunités pour avoir exigé mieux. Dans le monde occidental, remettre en question notre racisme profondément ancré, souvent inconscient, est une tâche difficile et inconfortable. Au Luxembourg, la plupart des gens vivent dans un confort privilégié, loin de ces préoccupations. Ici, et partout dans le monde, la majorité de la population n’a pas la conscience ou la volonté de quitter son emploi bien rémunéré au sein de l’État ou des organismes parapublics pour améliorer la vie des personnes marginalisées. Qui menons-nous en bateau ? De nombreuses personnes bénéficient de privilèges au détriment direct des populations du Sud. Si vous ne l’avez pas encore compris, il est temps de vous réveiller. Mais pourquoi renoncer à son confort, alors que l’on peut investir dans son patrimoine en accumulant des biens un système aux racines profondément fascistes ?
Les activistes, dont je fais partie, fournissent un effort permanent pour remettre en question ce confort dominant. Le monde brûle littéralement, s’effondre sous les catastrophes climatiques provoquées par la cupidité des élites et l’accumulation incessante des profits. Si l’on veut un monde vivable, alors on doit se battre. Et par « vivable », j’entends un monde où les peuples autochtones ont droit à leurs terres et à l’autodétermination.
Je sais que mon rôle est de sensibiliser et d’inspirer les autres à exiger mieux. Mais je reconnais également que mes luttes sont dérisoires par rapport à celles des personnes qui subissent des violences pour le simple fait d’exister. Depuis que j’ai exprimé mon soutien à une Palestine pleinement libre, j’ai été confrontée à des réactions négatives ; mais mon « white passing » et ma stabilité financière me donnent tout de même des privilèges que d’autres n’ont pas.
Plus important encore, je sais que mon travail n’est pas comparable à celui de celleux qui résistent quotidiennement à l’oppression, qui sacrifient leur vie pour la cause ou sont emprisonné·es pour s’être exprimés·es. Iels sont ma source d’inspiration. Je ne peux qu’espérer incarner une fraction de leur courage et de leur sacrifice.
Mais je dois être honnête : le statu quo confortable et privilégié du Luxembourg a fait des ravages sur ma santé mentale. Parfois, j’ai l’impression de crier dans le vide. Parfois, j’ai l’impression que la mort de mon peuple a été tellement déshumanisée que je ressens vraiment l’idée selon laquelle nos vies valent moins que celles des Blancs. C’est usant quand même la mort ne suscite pas d’empathie, quand, parce que vous êtes arabe, votre souffrance est ignorée. Le bien-être de mon peuple n’est manifestement pas une priorité pour la plupart des Luxembourgeois·es.
C’est une prise de conscience dévastatrice : la plupart des gens ne se soucient tout simplement pas de savoir si nous méritons la dignité et la justice. Leur priorité est le récit raciste selon lequel nous sommes des « tueur·euses de Juifs ». Leur priorité est de prendre de la distance avec une femme arabe si elle réclame la liberté pour son peuple. Plutôt que de me soutenir, iels préfèrent me saboter jusqu’à ce que je n’aie plus d’énergie pour me battre.
Mais iels sous-estiment les femmes arabes. Nous sommes parmi les peuples les plus forts qui aient jamais existé. Le lien qui nous unit à notre terre et à notre culture est incompréhensible pour l’esprit occidental. Notre amour pour notre patrie est si profond que nous sommes prêtes à mourir pour elle. Notre volonté est inébranlable.
En fin de compte, cet article ne traite pas seulement de l’épuisement militant, mais aussi de mon refus d’abandonner, malgré les difficultés que mon franc-parler entraîne. Il y a des jours où j’ai envie d’abandonner. Mais cette année, j’ai assisté, au Cap (Afrique du Sud), à la projection d’un documentaire sur le massacre de l’hôpital Al-Shifa. Les histoires déchirantes ont plongé le public dans le désespoir. L’intervenant nous a rappelé : « Si les habitant·es de Gaza n’abandonnent pas, alors nous non plus ».
Telle est ma motivation. J’ai des jours sombres, mais je me relève toujours et je continue. Nous n’avons pas le luxe d’abandonner.
J’ai lu, un jour, que le désespoir face à l’avenir est une position de privilège. Cette phrase résonne en moi, aujourd’hui plus que jamais. Un homme blanc cisgenre avec un salaire stable peut se permettre de dire qu’il n’a pas d’espoir pour l’avenir. Mais pour quelqu’un·e comme moi, le désespoir n’est pas une option.
La seule chose que je vous demande, à vous lecteur·ices, c’est de réfléchir à la manière dont vous pouvez être solidaires. Comme l’a écrit Jared Anthony Loggins dans un tweet : « La solidarité, c’est construire un pouvoir collectif en partant du principe que ce qui vous est arrivé ne devrait jamais arriver à personne. » Nous sommes tous·tes sur un chemin d’apprentissage constant où la solidarité est un processus continu et j’espère que les gens rassembleront leur courage pour s’opposer aux personnes qui nous oppriment, consciemment ou inconsciemment. On dit que le Luxembourg n’a pas une forte culture de l’activisme, mais n’est-il pas temps que cela change ?
