Alors que les préparatifs pour lʼédition 2025 de la Luxembourg Pride battent leur plein, il est difficile dʼignorer lʼinquiétude suscitée par le recul croissant des droits des personnes queer à lʼéchelle internationale. Partout dans le monde, les campagnes anti-LGBTQIA+, et en particulier anti-trans, convergent avec des forces anti-droits plus larges, ce qui incite les organisateur·ices locaux et les organisations internationales de défense des droits humains à lancer de nouveaux avertissements. Les personnes LGBTQIA+, en particulier celles qui sont trans et celles encore plus marginalisées en raison de lʼintersection de leurs expériences et identités vécues – en raison de leur ethnie, leur classe sociale, leur statut migratoire, leur contamination au VIH ou le fait quʼelles exercent le travail du sexe – sont témoins dʼune restriction rapide des libertés fondamentales et de la protection des droits humains.
Transgender Europe (TGEU), un réseau de premier plan qui défend les droits des personnes trans, a récemment signalé que, pour la première fois en ses 13 ans dʼexistence, la régression des droits des personnes trans à lʼautodétermination et à lʼautonomie corporelle a devancé les progrès réalisés en Europe et en Asie centrale. Plutôt que de considérer ce phénomène comme isolé et spécifique aux personnes trans, TGEU le décrit comme une « attaque stratégique » contre les libertés fondamentales et les principes fondateurs de la démocratie.
En avril dernier, le Parlement hongrois a adopté un amendement constitutionnel interdisant les événements publics organisés par les communautés LGBTQIA+. La loi autorise également les autorités à utiliser des outils de reconnaissance faciale pour identifier et sanctionner les participant·es. Au Royaume-Uni, la Cour suprême a statué que le terme «femme» dans la loi sur lʼégalité de 2010 ne sʼapplique quʼaux personnes assignées femmes à la naissance, excluant ainsi les personnes trans, en particulier les femmes trans, des protections essentielles, et rendant la reconnaissance juridique du genre au Royaume-Uni partiellement inefficace, avec des conséquences considérables. Aux États-Unis, la Chambre des représentants a adopté un projet de loi qui autorise les États et les assureurs à retirer la couverture des soins dʼaffirmation de genre et interdit à Medicaid et au programme dʼassurance maladie pour enfants de les couvrir entièrement. Et pourtant, dans ces communautés, on observe également une résilience remarquable. Les communautés queer au Luxembourg et ailleurs continuent de créer des réseaux de soins, dʼentraide et de résistance politique.
Le Luxembourg nʼest pas immunisé contre les reculs anti-LGBTQIA+. La récente introduction dʼune pétition visant à interdire les sujets concernant la communauté LGBTQIA+ dans les programmes scolaires destinés aux mineurs ou la controverse entourant le comportement en ligne du député dʼextrême droite Tom Weidig témoignent dʼun changement de climat. Ici et ailleurs, les limites de ce qui peut être dit et fait sont repoussées et délibérément franchies avec lʼaide dʼune rhétorique populiste et extrémiste. Alors que des positions politiques anti-droits, auparavant marginales, gagnent du terrain (et bénéficient dʼune publicité gratuite), les groupes marginalisés deviennent de plus en plus visibles et exposés à la violence.
Sur le plan législatif, le Luxembourg stagne depuis 2018, comme en témoigne le recul du pays dans le Rainbow Index établi par ILGA-Europe. En 2025, le Grand-Duché se classe 10e sur 49 pays, contre 3e en 2019. Des recommandations clés, telles que lʼinterdiction des interventions médicales forcées sur les nourrissons et les enfants intersexes, lʼinterdiction des thérapies de conversion et la reconnaissance automatique de la coparentalité pour tous les couples, restent lettre morte, bien quʼelles violent des droits que la Constitution luxembourgeoise devrait garantir. Lʼaccord de coalition CSV-DP en vigueur (2023-2028) comprend un engagement à interdire les thérapies de conversion et à introduire un marqueur de genre «neutre». Ces deux mesures nʼont pas été mises en œuvre jusquʼà présent.
Des recommandations essentielles, telles que l’interdiction des interventions médicales forcées sur les nourrissons et enfants intersexes, la mise hors la loi des thérapies de conversion ainsi que la reconnaissance automatique de la coparentalité pour tous les couples, restent lettre morte, alors même qu’elles concernent des violations de droits que la Constitution luxembourgeoise devrait garantir.
La position du gouvernement sur lʼinterdiction des interventions chirurgicales forcées sur les mineurs intersexes reste vague. Malgré les appels répétés de la société civile luxembourgeoise et de la Commission européenne contre le racisme et lʼintolérance, les enfants nés avec des variations de leurs caractéristiques sexuées au Luxembourg sont toujours soumis à des interventions chirurgicales esthétiques non consenties, dont les avantages médicaux et lʼutilité sont de plus en plus remis en question, tant au sein de la communauté médicale quʼen dehors de celle-ci. Ces procédures constituent ni plus ni moins que des mutilations génitales.
Le Luxembourg ne fournit pas de données transparentes sur les interventions chirurgicales pratiquées sur les nourrissons intersexes, mais, selon les estimations, environ 50 procédures de masculinisation (souvent pour traiter lʼhypospadias) sont réalisées chaque année, généralement sans nécessité médicale urgente. Les interventions féminisantes, notamment la réduction clitoridienne ou la construction vaginale, et même les gonadectomies, se poursuivent malgré les risques connus. Toutes ces interventions dʼassignation sexuelle sont irréversibles et peuvent entraîner des complications à vie, une stérilisation involontaire, de graves souffrances psychologiques et, dans le cas des gonadectomies, la nécessité dʼun traitement hormonal substitutif à vie.
« Ces opérations ne sont pas urgentes et pourraient être reportées jusquʼà ce quʼun consentement éclairé puisse être donné », explique le Dr Erik Schneider, porte-parole fondateur dʼIntersex and Transgender Luxembourg (ITGL). « Elles reflètent un cadre pathologisant qui cherche à effacer et à “corriger” la non-conformité des variations naturelles des caractéristiques sexuées. » Les professionnel·les de santé imposent de manière irréversible des normes sexuelles binaires à des enfants, malgré lʼabsence de nécessité médicale ou de consentement éclairé de lʼenfant. Ces procédures privent les patient·es de la possibilité dʼévaluer, dʼexplorer et dʼexprimer leur relation à leur sexe et à leur genre avant lʼintervention. Elles risquent ainsi dʼimposer un sexe qui diverge de la perception que la personne a dʼelle-même. Pour certain·es, ces contraintes peuvent nécessiter à lʼavenir des « transitions de genre » afin de pouvoir sʼaligner sur leur perception dʼelleux-mêmes. Cependant, dans de tels cas, les soins chirurgicaux visant à affirmer le genre peuvent être encore compliqués par les dommages inévitables causés par toute mutilation génitale (récurrente).
Le mouvement intersexe souligne que les pratiques médicales imposant la norme binaire du sexe vont au-delà des procédures chirurgicales. Les professionnel·les de santé peuvent pousser les personnes présentant des variations sexuées à suivre des traitements (hormonaux) qui ne correspondent pas à leurs besoins ou à leurs désirs réels, mais qui servent plutôt à orienter leur développement physique vers la conformité avec les normes binaires de sexe et de genre. Le Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture dénonce ces pratiques ainsi que dʼautres traitements intrusifs et irréversibles pratiqués sur les personnes LGBTQIA+ et les qualifie de mesures de conversion. Compte tenu de lʼengagement apparent du gouvernement actuel à interdire les thérapies de conversion, la porte est ouverte pour que le mouvement queer aille au-delà des définitions conventionnelles de ces thérapies et négocie une loi qui inclut la protection positive des personnes présentant des caractéristiques sexuées atypiques au Luxembourg, comme le préconisent Intersex and Transgender Luxembourg a.s.b.l. (ITGL) et Intersex Belgium.
Pendant ce temps, le système médical continue de pathologiser et de psychiatriser la vie des personnes trans. Malgré la décision de lʼOrganisation mondiale de la santé de dépathologiser les identités trans en 2019, la CNS luxembourgeoise continue dʼexiger des diagnostics psychiatriques aux personnes trans pour quʼelles puissent avoir accès à des bloqueurs de puberté, à un traitement hormonal et à des chirurgies dʼaffirmation du genre. En outre, lʼaccès aux chirurgies dʼaffirmation du genre nécessite au minimum un an dʼ« expérience de vie réelle » documentée dans le genre que la personne souhaite adopter. Ces exigences rendent les personnes trans dépendantes dʼévaluations psychiatriques qui imposent une seule expérience trans valable. Plutôt que de garantir que les individus puissent donner (ou refuser) leur consentement éclairé pour accéder à des soins médicaux dʼaffirmation du sexe ou du genre, elles renforcent une fixation sur les stéréotypes binaires de genre. Cette conception étroite de la transidentité marginalise davantage les personnes non binaires qui recherchent des soins pour affirmer leur genre, les obligeant à feindre des identités binaires juste pour franchir la barrière psychiatrique. Aggravées par des délais dʼattente importants et un manque de professionnel·les de santé compétent·es, les prescriptions de la CNS entravent et retardent lʼaccès aux soins médicaux essentiels pour les personnes trans. Elles exposent les personnes trans à un traitement arbitraire et souvent discriminatoire de la part des professionnel·les de santé.
Mika*, un homme trans vivant au Luxembourg, se souvient : « Il mʼa fallu près de trois ans et plusieurs consultations chez différent·es psychiatres pour obtenir mes papiers. Pendant cette période, iels ne mʼont fourni aucune information utile ni aucun espace pour discuter de ce que je ressentais ou de lʼaide dont jʼavais besoin ». Il souligne le stress constant quʼil a enduré : « Je devais me comporter de manière irréprochable pour les convaincre de ma masculinité. Si je montrais le moindre doute ou la moindre hésitation, iels pouvaient émettre une évaluation défavorable ». Il cite un cas particulier où « le psychiatre était tellement inquiet que je le poursuive en justice, si je venais à regretter ma transition à lʼavenir, quʼil a refusé de rédiger un rapport ». Son deuxième psychiatre était tellement condescendant et méprisant quʼil a dû cesser de le consulter. Il lui posait des questions déconcertantes sur sa sexualité et son mode de vie, lui demandant sʼil avait déjà été pénétré et lui demandant même de citer des célébrités quʼil trouvait attirantes, puis les recherchait sur Google pour conclure que « ce sont des célébrités que les femmes trouvent attirantes ». Mika a cessé de consulter ce psychiatre après plusieurs mois, lorsquʼil « mʼa dit quʼil mʼaiderait à obtenir des hormones lorsque jʼaurais une moustache – comment était-ce possible ? » Un dernier psychiatre, « chez qui jʼai passé plus de temps dans la salle dʼattente que dans le cabinet », demandait à Mika son ancien nom à chaque rendez-vous, même après que Mika avait légalement changé de nom et de sexe. « Pour cela et bien dʼautres choses, jʼai dû payer une fortune », conclut Mika avec un sourire amer.
Selon lʼassociation Intersex and Transgender Luxembourg (ITGL), de telles expériences sont largement répandues au Luxembourg : « mégenrer, utiliser le deadname et poser des questions indiscrètes et voyeuristes en tant que soi-disant spécialiste sont monnaie courante », note le Dr Schneider. Certain·es psychiatres imposent des conditions arbitraires, contraires aux règles de la CNS. Un comportement qui sʼapparente à une thérapie de conversion.
Face aux effets dévastateurs des approches intrusives et au retard des soins médicaux, certaines personnes trans se tournent vers des alternatives, souvent dangereuses, non réglementées et illégales. Hormones vendues au marché noir, substances achetées en ligne ou chirurgies à bas prix à lʼétranger : elles peuvent se procurer des substances contaminées aux effets secondaires inconnus ou se retrouver face à des chirurgien·nes non qualifié·es, dont certain.es sont plus connu·es comme des bouchers que comme des spécialistes dans les pays où iels exercent.
Ne normalisez pas cela. Tenez bon. Ce sont vos droits. Rassemblez votre communauté. C’est le moment d’une collaboration radicale. Collaborez, collaborez, collaborez. Car cela déterminera le monde dans lequel nous vivrons.
Le système de la CNS nuit non seulement aux patient·es, mais aussi aux professionnel·les de santé, en créant un cadre qui manque de clarté, de sécurité et de consentement éclairé. « La psychiatrisation et la pathologisation ne laissent que peu ou pas de place à lʼexploration, au doute ou au soutien », explique Caroline Pull, psychothérapeute au Familljen-Center Luxembourg, affirmant que « les personnes sont amenées à consacrer leur temps précieux à rechercher des soins psychologiques supplémentaires et le soutien de leurs pairs avant et après leurs rendez-vous psychiatriques afin dʼatténuer la détresse et la frustration causées par ceux-ci ». Le Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et lʼILGA définissent tous deux les thérapies de conversion comme « des pratiques visant à modifier, supprimer ou effacer lʼorientation sexuelle, lʼidentité de genre ou lʼexpression de genre dʼune personne ». Ils soulignent que la psychiatrisation et ses conséquences pratiques constituent des mesures de conversion.
Les expériences des personnes trans montrent que ces mesures de conversion ne se limitent pas au domaine médical. Les préjudices institutionnels sʼétendent aux écoles et à dʼautres institutions et doivent être traités de toute urgence. Prenons lʼexemple dʼune fille aux cheveux longs qui était systématiquement obligée de se doucher en dernier et punie en se voyant refuser de la nourriture lorsquʼelle revenait avec les cheveux mouillés. Ces tentatives indirectes et persistantes des adultes pour la contraindre à changer son apparence sont des manœuvres claires et inconvenantes visant à supprimer et à effacer son expression et son identité de genre. Le « deadnaming », qui consiste à refuser dʼutiliser le nom choisi par une personne trans dans les documents officiels, les communications par courrier électronique et dans les établissement scolaires, et qui se poursuit parfois même après le changement légal de nom et de sexe, constitue une autre mesure de conversion.
Il ne sʼagit pas dʼincidents isolés, mais dʼune exclusion systémique des personnes trans et de celles présentant des variations des caractéristiques sexuées, ainsi que dʼautres groupes LGBTQIA+ marginalisés, même dans le cadre dʼinitiatives LGBTQIA+ de plus grande envergure. Bien quʼelles soient officiellement représentées par un « i » ou un « + » dans lʼacronyme LGBTQIA+, lʼexistence même des personnes intersexes, leurs droits et leurs besoins ont tendance à être complètement absents, voire effacés, des discours, des revendications et des espaces LGBTQIA+.
La récente initiative citoyenne européenne visant à interdire les pratiques de conversion dans lʼUnion européenne illustre cette exclusion. Bien que le terme « intersexe » devrait être inclus dans le « + » à la fin de LGBTQIA+, lʼinitiative ne mentionne pas les pratiques de conversion liées aux caractéristiques sexuées et nʼaborde pas non plus la discrimination spécifique à laquelle sont confrontées les personnes intersexes. Un autre exemple est lʼagression verbale dont a récemment été victime une personne intersexe lors de la Brussels Pride. Lʼun des organisateurs de la Brussels Pride a ordonné à la personne intersexe de « dégager », la traitant de « hooligan intersexe » et remettant en question sa place à la Pride.
Dans son discours de 1973, intitulé plus tard “Yʼall Better Quiet Down” (« Vous feriez mieux de vous calmer »), Sylvia Rivera a dénoncé lʼabandon de certaines populations alors quʼelle revendiquait les droits humains fondamentaux lors de la Gay Pride de New York : « Jʼai essayé toute la journée de monter ici pour vos frères et sœurs homosexuel·les en prison qui mʼécrivent chaque semaine pour demander votre aide, et vous ne faites rien pour elleux », dit-elle sous les huées croissantes. Malgré cette marginalisation, Rivera a travaillé et sʼest battue sans relâche pour les droits des personnes queer marginalisées, à lʼinstar de groupes, de collectifs et de gens à travers le monde.
Lorsque les tensions intracommunautaires sont vives, conduisant à la discrimination, au harcèlement, à lʼexclusion et à lʼeffacement, les coalitions nécessaires pour faire face à la violence croissante des groupes plus hégémoniques deviennent plus difficiles à construire et à maintenir. Et pourtant, elles sont essentielles pour protéger les droits de plus en plus fragiles liés aux spécificités LGBTQIA+, mais aussi pour aller bien au-delà.
Lʼinterdiction de la Pride en Hongrie viole non seulement les droits des personnes queer, mais aussi le droit à la liberté dʼexpression et de réunion, qui est essentiel pour permettre des pratiques démocratiques telles que les manifestations. LʼAllemagne est lʼun des nombreux pays où ce droit a été gravement compromis ; les manifestations en faveur de la Palestine ont souvent été interdites, les autorités ont interdit lʼutilisation de la langue arabe lors dʼune manifestation en faveur de la Palestine, et les répressions régulières des manifestations en faveur de la Palestine donnent lieu à des rapports faisant état de violences policières, de profilage racial et dʼun recours inutile et excessif à la force policière. Au Luxembourg, la coalition CSV-DP sʼest engagée à mettre en place un cadre législatif pour réglementer les rassemblements. Le projet de loi proposé jusquʼà présent a été critiqué pour son énorme marge dʼinterprétation et son approche très restrictive. Les mécanismes fonctionnent.
Et pourtant, toutes les communautés font preuve dʼune résilience et dʼune résistance remarquables, qui, comme nous le rappelle la journaliste Maria Ressa, lauréate du prix Nobel, sont nécessaires :
« Ne normalisez pas la situation. Tenez bon. Ce sont vos droits. Mobilisez votre communauté. Cʼest le moment de collaborer de manière radicale. Il faut collaborer, collaborer, collaborer. Car cela déterminera le monde dans lequel nous vivons. »
À ce titre, la Pride 2025 au Luxembourg est plus quʼune célébration, cʼest un moment stratégique. Au-delà des grandes célébrations nationales de la Pride, de nouveaux collectifs et espaces émergent. De nouveaux groupes et de nouvelles connexions se forment. Que demandons-nous ? Quelles sont nos valeurs communes, où en sommes-nous avec nos engagements, quels sont nos engagements, tant au niveau national que dans le cadre d’alliances internationalistes ? Et, pour reprendre les mots du poète Mohammed El-Kurd, Avons-nous encore du mordant ?
