Conversation avec François Diderrich (fée radicale et assumée)

Un après-midi tranquille de juillet au Rainbow Center. La frénésie de la Pride s’est estompée, laissant derrière elle une atmosphère apaisée, presque suspendue. C’est dans ce calme retrouvé que j’attends une fée radicale : François Diderrich— alias Fran Sue — de retour d’un sanctuaire Radical Faerie sur l’île de Terschelling, aux Pays-Bas.

Le carillon de la porte d’entrée tinte deux fois. François entre d’un pas léger, fidèle à sa ponctualité, une boîte de gâteau à la main. De l’arrière-salle, je l’interpelle : « Tu veux un thé ? » Il acquiesce avec un sourire, et nous nous installons dans le hall d’entrée du Rainbow Center.

Je le regarde faire: il saisit un sachet de thé, le déchire soigneusement, en vide le contenu dans une tasse d’eau chaude. Un petit geste devenu rituel.

« Je ne sais pas si je te l’avais déjà dit, mais les sachets de thé contiennent souvent des microparticules qui peuvent se libérer dans l’eau chaude », explique-t-il, l’air faussement sérieux. « Leur impact sur la santé est encore à l’étude. Alors je ne prends plus de risque. »

Il laisse retomber le sachet vide, croise les jambes et me sourit, comme pour signaler que l’interview peut commencer.

Il entame son récit et remonte vite aux origines d’un mouvement unique en son genre. Les Radical Faeries — ni secte ni club — sont nées aux États-Unis à la fin des années 1970, à l’initiative de figures comme Harry Hay, militant des droits homosexuels, en réaction à l’assimilation croissante du mouvement gay par la société de consommation. Inspirées par la contre-culture, l’écospiritualité et la pensée queer radicale, elles ont créé des espaces où vivre en marge de la société hétéronormée et patriarcale. Chaque été, dans des lieux reculés, une communauté d’aventuriers — souvent issus de milieux relativement aisés — se retrouve pour une semaine de co-création, de rituels, de partages intimes et de célébration.

Bien qu’elles aient commencé comme un pendant gay masculin aux mouvements séparatistes lesbiens des années 1970, les Radical Faeries sont aujourd’hui un mouvement en expansion, avec des milliers de participant·es aux États-Unis, en Europe et en Asie. Plus qu’un simple réseau, les Radical Faeries forment une communauté choisie, une famille queer au sens large. Leur liberté d’expression sexuelle, leur approche intuitive de la spiritualité et leur manière de vivre ensemble réinventent les manières d’aimer et de partager. Pour certain·es, faire son coming out relève presque d’un parcours initiatique, une expérience de transformation intime.

En Europe, les premières rencontres ont eu lieu à partir de 1995. Trente ans plus tard, François est retourné sur l’île néerlandaise de Terschelling, là où tout a commencé.

François revient sur cette expérience, sa découverte du mouvement en 1998, les rituels du cercle du cœur, la beauté de la transmission intergénérationnelle, mais aussi les défis de cette forme de liberté queer hors des sentiers battus. Une conversation marquée par l’émotion, la mémoire, et une profonde envie de lien et d’empathie partagée.

François Didderich

Comment as-tu découvert les Radical Faeries ?

Par un ami peintre vivant à Amsterdam que je connais depuis les années 1980. En 1998, à l’occasion des Gay Games, il m’a invité à un heart circle — un cercle du cœur — dans le Vondelpark. C’était ma première rencontre avec les Euro Faeries. Nous étions une trentaine, assis en cercle. Chacun parlait à son tour, en tenant un talisman dans les mains. On s’écoute sans interrompre, sans commenter. Il y avait une telle qualité d’écoute, une profondeur dans les récits partagés, que j’ai su tout de suite que j’étais à ma place.

Tu es revenu cette année sur l’île de Terschelling, là où le premier gathering européen a eu lieu en 1995. Comment s’est passée cette édition 2025 ?

C’était une édition anniversaire, marquant les 30 ans du tout premier rassemblement en Europe. Nous étions une vingtaine, majoritairement des seniors, mais aussi quelques plus jeunes. L’ambiance était douce, attentive. Moins exubérante qu’en 1998, mais tout aussi intense à sa manière. Chaque jour était rythmé par un cercle du cœur.  Le soir, il y avait des spectacles, des défilés, des lectures de poèmes ou des ventes aux enchères loufoques.

Et puis, un moment très fort : une cérémonie en mémoire des faeries disparues. François s’interrompt. Les yeux brillants, il cherche ses mots. Je pose mon stylo pour laisser place au silence, un silence dense, respectueux. Puis, dans un souffle plus fragile, il reprend :

« Nous avons allumé des bougies, partagé des souvenirs, évoqué leurs voix, leurs gestes, leur humour. L’un des participants avait même apporté une petite urne contenant les cendres d’un ancien compagnon de route. Il y a eu des chants, des silences, des larmes. Pour certains, c’était des amis très proches, des figures fondatrices du groupe. Deux d’entre eux s’étaient suicidés. Ce soir-là, j’ai été très ému, un peu triste, mais aussi reconnaissant d’avoir été là, d’avoir partagé ces fragments d’humanité. »

C’est dans ces instants suspendus que le mot communauté prend tout son sens.

Comment s’organise la vie quotidienne dans un gathering sans hiérarchie ni programme imposé ?

On commence la journée par un petit cercle pratique pour organiser les repas, la vaisselle, les courses. Il n’y a pas de planning rigide, pas de chef. Chacun propose, chacun prend des responsabilités. C’est cette auto-organisation bienveillante qui fait toute la force du groupe. Et ça fonctionne, parce que la confiance est là.

Un autre aspect marquant de ces rassemblements, ce sont les vêtements — ou l’absence de vêtements. Que représentent ces expressions corporelles et vestimentaires pour toi ?

C’est un espace sans jugement. Certains se mettent à poil, d’autres portent des tenues extravagantes, des perruques, des paillettes, d’autres préfèrent rester sobres. On célèbre l’expression libre, sans chercher à séduire ou à choquer. C’est un jeu, une libération. Pour moi, c’est aussi un retour à l’enfance : on joue, on ose, on laisse tomber les filtres. Dans la société, on s’auto-censure sans arrêt. Ici, on respire.

Dans un cadre aussi libre, et dans un pays comme les Pays-Bas où la législation sur les drogues récréatives est plus souple, n’y a-t-il jamais une envie d’explorer d’autres formes de communion à travers certaines substances ?

Très peu de substances circulent, voire pas du tout. Cette année, je n’ai vu ni alcool, ni cannabis, ni drogues dites récréatives. Même pas une cigarette. Nous buvions du café, des tisanes, de l’eau. Et c’est un choix collectif, pas une règle imposée. L’idée n’est pas de fuir, mais de se reconnecter. Beaucoup de sanctuaires établissent d’ailleurs des limites claires autour de la consommation de substances, en particulier les drogues dures comme les méthamphétamines. Les personnes de passage qui en consomment peuvent se heurter à une forme de réserve ou rencontrer des difficultés à accéder à certains services. Pour moi, cette sobriété fait pleinement partie de l’esprit du sanctuaire.

Quel message aimerais-tu transmettre aux jeunes générations queer ?

Je leur dirais : osez venir. Venez curieux, venez comme vous êtes. Dans un monde où tout est compartimenté, digitalisé, filtré, ces rassemblements offrent un espace de partage vrai, d’écoute, de lien intergénérationnel. On peut y apprendre des autres, découvrir des parts de soi, se transformer. Et surtout, on y trouve une tendresse rare. Une forme de tendresse politique, profondément humaine.

Avant de conclure, François a partagé un dernier souvenir : en 1999, juste après son premier gathering, il avait organisé chez lui, à Luxembourg, une petite réunion faerie avec quelques amis venus d’Allemagne et des Pays-Bas.
« On était une demi-douzaine, logés à la bonne franquette dans mon grenier. Le cœur du week-end, c’était un cercle du cœur improvisé dans la vallée de l’Alzette. Même en petit nombre, la magie opère. »

Depuis, il a aussi rejoint un gathering en Thaïlande et garde en tête l’idée que ces espaces doivent rester ouverts, accessibles.

Car si les rassemblements faerie sont des lieux de douceur, ils sont aussi des foyers de résistance. Résistance à la normalisation, à l’oubli, à l’isolement.
« Je crois que ce que j’aimerais vraiment ramener dans ma vie de tous les jours, c’est une capacité accrue à l’empathie. Que ça rayonne autour de moi, au quotidien. »

Un dernier mot pour celles et ceux qui hésitent encore à franchir le pas ?

Je comprends les réticences. Le mot faerie peut sembler étrange, enfantin ou même marginalisant. Et pourtant, ce que nous vivons lors de ces rassemblements n’a rien de folklorique. C’est un retour au vivant, au lien, à l’écoute. Il n’y a rien à prouver. Juste être là, ensemble. C’est un luxe rare dans nos vies modernes.
Je dirais à chacun·e : vient une fois. Ose cette expérience, même si tu crois ne pas être « assez queer », « assez spirituel », ou « assez exubérant ». Tu verras, il suffit d’un cercle pour se sentir accueilli·e.