Pit Braquet nous accueille avec le sourire dans le hall d’entrée du Centre hospitalier (CHL) de la ville de Luxembourg. Au sein du service des maladies infectieuses, il dépiste et traite quotidiennement les IST. Un entretien sur les fellations, la PrEP et une communauté qui doit s’en soucier.

queer.lu : En tant que spécialiste des IST, quel est le principal obstacle à l'amélioration des soins de santé sexuelle au Luxembourg ?
Pit Braquet : Le sexe reste un sujet tabou. Je le répète sans cesse : parlez-en avec vos enfants, vos collègues, vos parents, vos ami·e·s et surtout vos partenaires sexuel·le·s.

Ici, au cabinet, je constate que des personnes sont testées positives mais n'ont pas les coordonnées de leurs cinq dernier·e·s partenaires sexuel·le·s. Nous avons souvent tendance à faire l'autruche. La communauté, c'est avant tout prendre soin les un·e·s des autres.
Le fait que la plupart des IST soient désormais soignables conduit-il les gens à les prendre moins au sérieux ?
Oui. Comme le VIH n'est plus mortel, la peur s'est estompée. C'est une bonne chose, et nous ne voulons pas revenir à cette époque ! Mais nous voulons que les gens remplacent la peur par la responsabilité : si vous avez plusieurs partenaires sexuel·le·s, vous leur devez — et vous vous devez à vous-même — de rester informé·e.
En 2023, le Luxembourg affichait les taux de syphilis les plus élevés d'Europe. Qu'en est-il aujourd'hui, en 2026 ?
La syphilis reste une préoccupation majeure. Chaque jour, nous contactons une à deux personnes pour un traitement. La syphilis est une IST d'origine bactérienne, qui est guérissable, mais dont nous ne nous débarrasserons pas de sitôt. C'est comme les poux à l'école maternelle… Et, oui, on peut tout à fait la contracter lors d'une fellation.

Le VIH reste au premier plan de nos préoccupations, car c'est pratiquement la seule maladie sexuellement transmissible incurable en 2026. Nous constatons moins d'infections chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Nous devons donc, pour l'instant, mieux cibler la population hétérosexuelle dans notre travail de prévention.
Cela nous rappelle pourquoi il est important de se faire dépister. Comment gérer l'anxiété liée au test, la peur d'une mauvaise nouvelle ?
Tout d'abord, il est tout à fait naturel d'être anxieux·euse. Au moment de passer le test ou en attendant les résultats, votre esprit peut imaginer les pires scénarios, ce qui peut déclencher un sentiment de malaise.

La meilleure façon de surmonter cette anxiété est de faire du dépistage une habitude régulière. Plus vous attendez entre deux rendez-vous, plus cela semble intimidant.
À quelle fréquence faut-il se faire dépister ?
Si vous avez plus d'un·e partenaire, faites-vous dépister tous les trois à six mois. Dans le cadre d'une relation monogame, une fois par an suffit.
Au-delà du dépistage, quelle est aujourd'hui la meilleure pratique pour des rapports sexuels protégés ?
Les préservatifs et les digues dentaires restent indispensables ou constituent les barrières les plus sûres, en particulier en dehors d'un couple engagé. Cela vous évite d'avoir à expliquer à votre partenaire pourquoi iel a contracté quelque chose… De plus, le préservatif prévient les grossesses non désirées.

La PrEP est une protection vitale pour celleux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas utiliser de préservatif. Le nombre de partenaires est également un facteur important. Je préfère que vous ayez 10 fois des rapports sexuels satisfaisants avec lae même partenaire plutôt que le même nombre avec différentes personnes.
La PrEP est un outil efficace pour la prévention du VIH. D'après votre expérience, la sensibilisation du public est-elle suffisante ?
La sensibilisation progresse dans les communautés à haut risque, mais des lacunes subsistent. J'entends trop souvent : « Je ne sais pas où j'ai attrapé le VIH. Toustes mes partenaires prenaient la PrEP », de la part de patient·e·s qui se sont fié·e·s à la parole de leur partenaire plutôt qu'à leurs propres moyens de protection.

Par ailleurs, il faut garder à l'esprit que la PrEP ne protège pas contre toutes les autres IST. Les fellations, le rimming, le cunnilingus, etc. peuvent également être des vecteurs de transmission d'une IST. Je recommanderais donc de se faire dépister tous les quelques mois. Si vous présentez des symptômes tels qu'un mal de gorge après une fellation ; si vous avez des écoulements anaux inhabituels ; si vous ressentez des démangeaisons ou des saignements ; ou si vous avez des brûlures en urinant — alors, vous devriez également consulter votre médecin.
Des militant·e·s, comme les organisateur·rice·s de la Luxembourg Pride de l'année dernière, ont critiqué les longs délais d'attente pour la PrEP au CHL. Pourquoi les médecins généralistes ne peuvent-iels pas encore la prescrire ?
Le problème, c'est l'accès. Il n'est pas encore à la hauteur. Nous avons des délais d'attente de deux à trois mois pour les consultations non urgentes. Bien que nous ayons formé 16 médecins, seul·e·s quatre d'entre iels la prescrivent actuellement. Notre objectif est d'étendre cela à davantage de médecins généralistes. Le « modèle luxembourgeois » peut se résumer à un compromis : l'accès est peut-être plus lent qu'en France, par exemple, mais contrairement à d'autres pays, la PrEP est entièrement gratuite au Luxembourg.
Le militantisme prend-il encore suffisamment au sérieux les questions de santé ?
La crise des années 1980 et 1990 a favorisé l'organisation politique. Ce sentiment d'urgence n'existe plus aujourd'hui — ce qui est en fait une bonne chose, car cela nous permet d'en parler calmement et avec une vision à plus long terme. Cependant, je pense que nous devrions recentrer notre attention sur la santé mentale.

En 2025, la Croix-Rouge et le Rainbow Center ont organisé un débat public très fructueux sur le chemsex. Que les individus recourent au chemsex comme substance récréative ou comme réponse à la dépression ou à l'anxiété, nous devons comprendre pourquoi les gens prennent des pilules, sniffent ou s'injectent des drogues pendant les rapports sexuels, et comment atténuer les risques pour leur santé. Les problèmes de santé mentale — stigmatisation, isolement et anxiété — sont tous liés à la santé sexuelle.
Comment voyez-vous l'avenir du militantisme en matière de santé ?
Il s'agit d'inclusion sociale. De nombreuses études sur les campagnes de santé menées dans l'UE sont aujourd'hui disponibles et peuvent être consultées pour en tirer des enseignements. Par exemple, nous savons désormais que les populations d'origine luxembourgeoise présentent des taux d'IST plus faibles, probablement grâce à un meilleur accès à l'information et à la prévention dans leur propre langue.

Nous devons également réapprendre à parler. Les applications nous ont dispensé·es de la nécessité de négocier ou de communiquer. Pour avoir une conversation constructive — qu'il s'agisse d'une aventure d'un soir ou d'une relation amoureuse — nous avons besoin de mots. Nous devons être capables de parler pour avoir une vie sexuelle épanouie et plus sûre.

Guide de prévention et de dépistage du VIH au Luxembourg

PrEP (prophylaxie pré-exposition)

La PrEP est un médicament très efficace utilisé pour prévenir les infections par le VIH. Elle est recommandée aux personnes qui n'utilisent pas ou ne peuvent pas systématiquement utiliser des préservatifs.

À la demande
2 comprimés, 2 à 24 heures avant un rapport sexuel, suivis d'un comprimé 24 heures plus tard, puis d'un dernier comprimé 24 heures après. Recommandée en cas d'exposition occasionnelle (par exemple, une fois par mois).

Quotidienne
1 comprimé par jour. Recommandée pour les personnes ayant plusieurs partenaires par semaine.

Coût
La PrEP est gratuite au Luxembourg, mais des délais d'attente pour les rendez-vous peuvent s'appliquer. Consultez le service des maladies infectieuses du CHL pour commencer.


Vaccinations recommandées

  • Hépatite A et B : pour tous les adultes sexuellement actifs
  • HPV (papillomavirus humain) : recommandé pour toutes les personnes de moins de 30 ans
  • Mpox : disponible via le CHL
  • Gonorrhée : vaccin disponible avec une efficacité d'environ 30 %

Où se faire dépister ?

  • Gratuit et anonyme : rendez-vous au CHL ou au Planning Familial
  • Dépistage mobile : le camion DIMPS de la Croix-Rouge propose des dépistages gratuits dans tout le pays
  • Dépistage en laboratoire : remboursé avec ordonnance d'un·e médecin généraliste ; sans ordonnance, à vos frais

Situations d'urgence (PEP)

Vous avez été exposé·e à un risque élevé (rapports sexuels non protégés avec une personne dont vous ne connaissez pas le statut sérologique) ?

Rendez-vous au CHL ou dans n'importe quel service des urgences d'un hôpital dans les 72 heures — idéalement le plus tôt possible.

On vous prescrira peut-être une PEP (prophylaxie post-exposition), un traitement d'urgence visant à empêcher le VIH de s'implanter après l'exposition.

Crédit photo : L’équipe du Service National de Maladies Infectieuses (SNMI) avec Pit Braquet au centre (premier rang, deuxième en partant de la gauche). Cette photo a été réalisée dans le cadre de la participation du SNMI au Féissbook-Präis de la Love-Bretzel 2025, sponsorisé par Namur et organisé par le service HIV Berodung de la Croix-Rouge à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida 2025. Photo : SNMI.