En octobre dernier, Ahmed Gul, photographe de la couverture du numéro 5 du magazine queer.lu, et moi-même nous sommes rendus à Calais, en France, pour réaliser un reportage sur les demandeur·euse·s d’asile. Ce qui avait commencé comme une visite de presse s’est transformé en un article d’opinion sur la précarité en Europe, la montée en puissance des mouvements hostiles à l’immigration et la nécessité d’une solidarité queer-féministe.
Nous vous demandons, Ahmed, de ne pas montrer votre appareil photo dès le début de la visite. […] Calais est un environnement très complexe. Il y a récemment eu des attaques de la part de militant·e·s d’extrême droite britanniques, qui ont été violent·e·s avec des migrant·e·s et les ont filmé·e·s. La présence d’une caméra peut donc générer des craintes et des tensions.
Ni Ahmed ni moi n’étions au courant de cette situation. Nous nous sommes préparés mentalement.
Après quarante-huit heures et un trajet en voiture animé à travers la Belgique et la France, nous sommes arrivés à Calais. Nous n’avions pas de rendez-vous et avons profité de l’après-midi pour explorer la ville. La ville balnéaire ne correspondait pas à l’image que m’en avaient donnée les médias. Calais nous est apparue comme une station balnéaire typique en automne, se préparant à l’hibernation, tandis que des banderoles et des affiches rappelaient les dernières « attractions estivales » et les « animations à la plage » de la saison achevée. Dans les rues, quelques personnes vaquaient à leurs occupations quotidiennes sans grande urgence. Sur la façade de la mairie, l’inscription dorée « Liberté, Égalité, Fraternité » brillait de mille feux.
Calais — la situation sur le terrain
Après une bonne nuit de sommeil dans une chambre d’hôtes locale, nous avons retrouvé Méryl à cinq minutes du centre-ville. Nous nous sommes arrêtés devant le seul centre d’accueil de jour pour les personnes réfugiées de la région. Nous avons été invités à accompagner l’équipe de MSF pendant leur service. Le centre d’accueil de jour est principalement géré par des bénévoles du Secours Catholique et ouvre ses portes tous les jours ouvrables de 12h à 17h. Environ 500 personnes s’y rendent chaque jour pour se reposer, obtenir des informations sur la sécurité en mer, prendre une douche, manger un repas chaud, recharger leur téléphone et bénéficier d’un suivi médical et psychologique. Elise Houard, infirmière auprès de MSF, et Amira Babakar, médiatrice interculturelle, nous ont accueillis avec le sourire. Pendant que nous discutions, le centre de jour s’est lentement rempli.
Au cours de notre conversation, Elise nous a expliqué les principaux dangers auxquels sont confrontées les personnes qui tentent de rejoindre le Royaume-Uni. Afin d’éviter d’être interceptées par la police, certaines personnes en quête d’asile traversent depuis des endroits situés plus au sud de la côte septentrionale française. Les départs ont désormais lieu aussi loin que Le Touquet, à environ 40 km de Calais. Cela allonge considérablement leur trajet, souvent de plusieurs heures, et augmente les risques en mer.
Avant l’embarquement, les passeurs exigent parfois que les personnes attendent pendant des heures que leur bateau arrive dans une eau à hauteur de poitrine. Beaucoup souffrent de brûlures graves causées par le mélange de carburant et d’eau salée qui s’accumule au milieu des bateaux surchargés. Le nombre de personnes par bateau a fortement augmenté, avec jusqu’à 54 personnes entassées dans de petits canots pneumatiques. La plupart du temps, ces bateaux gonflables, censés transporter jusqu’à 40 personnes, sont de mauvaise qualité structurelle. Par exemple, le plancher du bateau cède souvent, entraînant les personnes à l’eau. Dans certains cas, des personnes à bord sont mortes écrasées. Selon le Missing Migrant Project, au moins 85 personnes sont décédées à la frontière entre l’Europe continentale et le Royaume-Uni en 2024, dont 16 enfants.
Nous avons traversé le centre d’accueil. Un·e bénévole nous a rappelé de faire attention lorsque nous parlons aux personnes présentes sur place. Certaines viennent de rentrer après avoir échoué à traverser la mer, d’autres ont passé la nuit dans des camps de fortune, sans dormir.
Nous avons discuté avec certaines personnes qui nous ont décrit leurs difficultés actuelles en Europe. Nous avons entendu parler de personnes qui venaient d’être expulsées d’un camp par la police. Selon l’ONG Human Rights Observer, 642 personnes ont été expulsées à Calais et dans la ville voisine de Grande-Synthe en octobre 2025. Le plus souvent, les personnes sont laissées sur place sans assistance. Leurs tentes et leurs effets personnels sont fréquemment confisqués ou détruits.
Nous avons également rencontré une famille kurde avec trois enfants de moins de 10 ans. Ils ont voyagé pendant plusieurs mois et sont arrivés à Calais la veille. Ils ont dormi dans un abribus cette nuit-là. Ahmed a aidé à traduire quand on leur a dit que les infrastructures actuelles ne leur offraient qu’une seule nuit dans un refuge. Le lendemain, ils seraient à nouveau livrés à eux-mêmes. La famille a remercié Ahmed et lea bénévole.
Un·e bénévole a montré du doigt la porte d’entrée du centre d’accueil. « C’est là que, il y a quelques semaines, des ‟militant·e·s” d’extrême droite britanniques ont filmé les gens », dit-iel en secouant la tête. Ce jour-là, l’appareil photo d’Ahmed est resté la plupart du temps dans son sac à dos. Nous allions bientôt en savoir plus sur ces militant·e·s.
À 17 heures, le centre a fermé ses portes. Ahmed et moi avons décidé de faire une pause au bord de la mer. Le ciel était dégagé. Nous pouvions apercevoir les vagues de la Manche et les sommets de la côte britannique, à seulement 33 kilomètres de là. J’ai pris une profonde inspiration. Selon le gouvernement britannique, entre septembre 2024 et septembre 2025, environ 46 000 personnes sont arrivées au Royaume-Uni à bord de petits bateaux de fortune, et environ 5 000 par d’autres voies, notamment cachées dans des camions ou des conteneurs maritimes.
Les raisons pour lesquelles les gens s’exposent aux dangers de la traversée de la Manche sont multiples. Certaines personnes tentent de retrouver leur partenaire ou des membres de leur famille, car les regroupements familiaux ont été suspendus au Royaume-Uni en septembre 2025. D’autres ont vu leur demande d’asile dans un pays de l’UE refusée, après un voyage souvent traumatisant et dangereux, et ont désormais un dernier espoir de faire une demande en dehors du système de l’UE au Royaume-Uni. Cette dernière possibilité a également été confirmée pour les personnes qui ont été rejetées au Luxembourg, comme le rapporte le Lëtzebuerger Journal. Les raisons peuvent être diverses, mais demander l’asile est un droit humain – et actuellement, les moyens « légaux » et sûrs de demander l’asile au Royaume-Uni sont devenus quasi inexistants, comme l’affirme MSF.
Ma deuxième nuit a été agitée.
Les mouvements anti-immigration s’organisent
Le lendemain, Ahmed et moi nous sommes séparés. J’ai passé la journée dans un centre d’accueil pour mineur·e·s non accompagné·e·s géré par MSF. Ahmed s’est rendu dans la ville voisine de Dunkerque. Ses impressions sont illustrées dans la série de photos qui accompagne cet article.
À l’instar du centre de jour, le centre pour mineur·e·s offre un accès aux soins de santé, à la nourriture, à l’électricité et à un espace sûr où se reposer tout au long de la journée. Sarah Gallitre, coordinatrice de projet pour MSF à Calais, explique : « Nous aimerions ne pas avoir à fournir ces services. Mais si nous ne le faisons pas, personne d’autre ne le fera. »
Les autorités locales ne se rendent pas dans les camps de fortune pour apporter leur aide : l’aide humanitaire repose principalement sur les bénévoles et la société civile. Les ONG distribuent de la nourriture et des tentes dans les camps de fortune pour assurer la survie des personnes. Depuis que MSF a commencé son travail à Calais il y a deux ans et demi, la municipalité n’a jamais répondu à leur demande d’organiser une réunion pour discuter de la situation sur le terrain.
Ces camps sont particulièrement dangereux pour les mineur·e·s et les femmes seules. Si les gens s’adaptent aux circonstances – dans le camp de Dunkerque, Ahmed a vu des plats traditionnels kurdes être préparés, entendu des rires et vu une communauté se former –, la réalité ne peut être édulcorée. Les camps sont également des lieux d’une grande précarité, dépourvus d’installations sanitaires, où règnent parfois la violence sexuelle et même les menaces de mort, comme le confirme MSF.
Les autorités locales affichent leurs propres priorités à travers leurs actions. Les prairies proches du centre-ville de Calais sont remplies de grosses pierres (voir page 35), rendant impossible l’installation de tentes. Plus près de Dunkerque, la municipalité a érigé de nouveaux murs de pierre et des clôtures métalliques au cours des deux derniers mois afin de compliquer les déplacements, comme l’a documenté Ahmed, qui est retourné dans la région en novembre. La question se pose de savoir ce que ces infrastructures visent à résoudre.
Au centre pour mineur·e·s non accompagné·e·s, la question des « militant·e·s » d’extrême droite britanniques a refait surface. Bien que personne chez MSF n’en ait été témoin, des vidéos ont circulé montrant des Britanniques se rendant dans des camps à Calais, réveillant les gens au milieu de la nuit et les exhortant à ne pas se rendre au Royaume-Uni, notamment des vidéos de Raise the Colours. Le groupe britannique publie ouvertement ses déplacements sur la côte française sur Instagram et explique qu’il « recherche des bateaux de migrants à DÉTRUIRE ! ». Tout en patrouillant les plages françaises, ses membres recherchent des demandeur·euse·s d’asile et tentent de les dissuader de monter à bord des bateaux. Raise the Colours fonctionne grâce au financement participatif, et certaines de ses vidéos ont été visionnées plus de 100 000 fois et ont suscité des milliers de commentaires sur Instagram. Le mouvement semble être récent, sa première vidéo ayant été publiée sur Instagram en septembre 2025.
Dans une vidéo de présentation sur son site web, le groupe affiche un drapeau sur lequel est inscrit « Rip Charlie Kirk », en référence au commentateur politique américain assassiné en septembre 2025. Kirk était connu pour sa xénophobie, ainsi que pour sa transphobie, sa queerphobie, son racisme et sa misogynie explicites. Dans une vidéo publiée en octobre, un membre de Raise the Colours se moquait d’un·e manifestant·e antifasciste pour avoir porté ce qu’il décrivait comme des « vêtements transgenres », en référence à la tenue androgyne de lae manifestant·e. Les similitudes idéologiques sont évidentes.
Une position queer-féministe est nécessaire
Lors du second voyage d’Ahmed dans la région en novembre, il a retrouvé la même famille kurde dans un campement de fortune près de Dunkerque. Les enfants l’ont immédiatement reconnu et ont réagi avec enthousiasme. Le père a mis plus de temps à le reconnaître. Il avait l’air épuisé.
Alors que de nombreux demandeur·euse·s d’asile vivent dans une extrême précarité, l’hostilité à leur égard ne cesse de croître. Cela est non seulement accepté, mais trop souvent légitimé par les politiques. Nous en voyons les signes dans la manière dont nos gouvernements agissent en matière de migration et dans les éloges débordants que reçoit un groupe comme Raise the Colours dans sa section commentaires. Même les mouvements conservateurs cis-gays et féministes, comme le Collectif Éros et le Collectif Némésis, se sont joints au chœur xénophobe.
En tant que personnes queer-féministes, nous devons nous opposer à cela.
La division imaginaire entre les personnes queer, les femmes et les migrant·e·s ne fait que masquer les vulnérabilités communes dans les systèmes d’exclusion et de contrôle. Nous avons l’obligation d’agir, idéalement à travers une coalition qui dépasse les étiquettes identitaires, mais toujours avec une honnêteté empathique envers les personnes les plus vulnérables à un instant donné.
Si les tactiques de diversion sont et resteront multiples, il ne s’agit pas ici de discuter des différences culturelles ou des défis de l’intégration, ni des raisons pour lesquelles une personne se trouve sur le sol européen, ni de partisanerie. Soit nous défendons l’ordre civil et la dignité, soit nous les négligeons. Les gens devraient avoir le droit d’exercer leurs droits humains et de demander l’asile en toute sécurité et, soyons utopistes, dans le confort.
Pour qui nous votons, à qui nous donnons nos « opinions » et nos « likes », qui nous soutenons politiquement – ou défendons lors d’un dîner de famille –, tout cela a un impact. Tout autant que si nous investissons notre temps dans l’activisme, soutenons la voix des personnes réfugiées et signons des pétitions. Soyons clairs, si certaines personnes peuvent être privées de leurs droits humains, alors personne n’est en sécurité.
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