Art & Culture queer.lu

Mo Wà
Sur l’amitié,
la queeritude
et le devenir

Khalid Oke et Shade Sadiku
ALT-TEXT 1 — Coulisses du court-métrage Mo Wà à Lagos
Série photo : les coulisses de Mo Wà, Lagos

Nous nous sommes rencontré·e·s sur le tournage d’un clip vidéo, deux créatif·ve·s yorubas qui ont tout de suite trouvé un terrain d’entente. Ce qui a commencé comme une collaboration s’est transformé en amitié, puis en quelque chose de plus profond : le sentiment de s’être rencontré·e·s pour une raison.

Shade a contribué à façonner le langage visuel de mon EP Alter Ego grâce à ses photographies, et cette année, elle a réalisé Mo Wà, mon premier court-métrage tourné à Lagos, au Nigeria. La série de photos qui accompagne cet article offre un aperçu des coulisses de ce projet.

Pour queer.lu, nous voulions que cette interview ressemble moins à une séance de questions-réponses formelle et davantage à une réflexion à deux sur l’art, la culture queer et la manière discrète dont nous nous sommes vu·e·s grandir l’un·e auprès de l’autre.

ALT-TEXT 2 — Coulisses du court-métrage Mo Wà à Lagos
ALT-TEXT 3 — Coulisses du court-métrage Mo Wà à Lagos
ALT-TEXT 4 — Coulisses du court-métrage Mo Wà à Lagos
Khalid

Lorsque nous nous sommes rencontré·e·s pour la première fois, as-tu senti que notre lien deviendrait quelque chose de plus grand qu’une simple collaboration ?

Shade

Oui, à 100 % ! Je me souviens à quel point le courant est passé naturellement entre nous parce que nous sommes tous les deux nigérian·e·s, et c’était aussi la première fois que je rencontrais quelqu’un dans le milieu créatif qui partageait le même héritage que moi. Ça m’a semblé assez synchrone, puisque nous nous sommes rencontré·e·s à un moment où je commençais à me reconnecter plus profondément avec ma part nigériane et où j’essayais de mieux comprendre mon lien avec elle. J’ai donc eu l’impression que c’était un peu le destin (rires).

On a aussi très tôt évoqué de futures collaborations et la manière dont on pourrait mettre en avant les aspects culturels, queer et liés à l’identité, ce qui m’a fait prendre conscience que j’aurais également l’occasion de mieux me connaître, de manière significative.

Depuis que nous avons commencé à travailler ensemble sur le projet Alter Ego, as-tu l’impression que différentes facettes de toi-même ont commencé à se révéler plus ouvertement ? En quoi cela a changé ta façon de t’exprimer ?

Khalid

Depuis Alter Ego, je me sens beaucoup plus libéré. Cela m’a donné la liberté d’exprimer toutes les facettes de ma personnalité sans honte ni barrières, qu’il s’agisse d’être noir, queer ou africain. Je peux désormais raconter mes histoires de la manière la plus honnête et la plus authentique possible.

Certains de ces alter ego ont également commencé à se révéler dans ma vie réelle. Stella Ross est intrépide, chaotique et sans complexe, et je ressens parfois cette même énergie en moi. Darius m’a permis d’exprimer mes émotions plus ouvertement, tandis qu’Ori me reconnecte à mes racines, à ma spiritualité et à mes ancêtres. Ce projet m’a permis d’embrasser pleinement l’univers d’Oke, sans filtre. C’est ce qui en fait toute la beauté : pouvoir être véritablement qui je suis.

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Tu m’as aidé à façonner l’univers visuel d’Alter Ego, puis tu as réalisé Mo-Wà. Qu’as-tu vu en moi sur le plan créatif avant que je ne le voie pleinement moi-même ?

Shade

Ton art semblait pouvoir créer un lien émotionnel et donner aux gens le sentiment d’être vu·e·s. Réaliser Mo-Wà par la suite n’a fait que renforcer cette impression, car j’ai pu constater à quel point tu t’épanouissais en tant que personne, tant sur le plan créatif que personnel.

Maintenant que quelque temps s’est écoulé depuis notre voyage au Nigeria, quelles réflexions ou émotions t’ont le plus marqué ?

Khalid

Ce qui m’a le plus marqué, c’est de réaliser à quel point Lagos a le potentiel de devenir l’une des grandes mégapoles du monde. En même temps, j’ai le sentiment que ses dirigeant·e·s laissent tomber la population. La pauvreté qui y règne n’est pas due à la paresse des gens, mais au fait que beaucoup se voient refuser de réelles opportunités.

Ce qui m’a également frappé, c’est la résilience des gens. Malgré les difficultés, iels continuent de sourire, d’aller de l’avant et de trouver de la joie dans la vie quotidienne. Cet état d’esprit m’a profondément marqué.

Les souvenirs que nous avons créés pendant le tournage de Mo-Wà comptent également beaucoup pour moi. Le fait de partager cette expérience ensemble a renforcé nos liens et notre amitié, et ces moments passés chez nous sont quelque chose que je chérirai pour toujours.

J’ai quitté le Nigeria en sachant que si jamais je réussissais en tant qu’artiste ou entrepreneur, je reviendrais à Lagos pour y construire quelque chose qui ait du sens.

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ALT-TEXT 7 — Coulisses du court-métrage Mo Wà à Lagos

En tant que créatrice yoruba aux prises avec la question de la queeritude et de l’identité, que signifie « chez soi", pour toi, aujourd’hui ?

Shade

Pour moi, « chez soi" est devenu un sentiment de calme intérieur et de joie que j’essaie de cultiver et d’entretenir dès que possible.

Au fil de mes expériences et avec le temps, j’ai appris que même si mon identité comporte de nombreuses facettes, j’ai le droit de leur laisser la place d’exister simultanément, et que je n’ai pas à craindre cette fluidité. Au contraire, c’est devenu un parcours qui m’amène à m’ouvrir davantage à moi-même et à intégrer des parties de moi qui me permettent de me sentir plus ancrée dans qui je suis et qui je suis encore en train de devenir.

C’est là que je trouve ce sentiment d’appartenance : en construisant cet espace en moi, qui se reflète ensuite également vers l’extérieur.

Pour conclure, j’aimerais te poser la même question. Que signifie « chez soi", pour toi, aujourd’hui ?

Khalid

Pour moi, « chez-soi" signifie paix, joie et réconfort. En yoruba, on dit « Ilé ni ààbò ìsimi ọkò" : on est chez soi là où l’âme trouve le repos.

C’est un lieu où l’on renoue avec soi-même et où l’on se sent en sécurité et libre. Retourner à Lagos après dix ans m’a permis de découvrir la ville sous un autre jour, car j’avais évolué en tant que personne. Être là-bas m’a procuré à la fois un sentiment d’excitation, de réconfort et de libération spirituelle.

En même temps, avoir grandi au Luxembourg m’a profondément ancré dans sa culture et ses valeurs. J’ai l’impression que c’est le fait de porter ces deux mondes en moi qui rend mon identité unique.

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Parfois, les personnes qui contribuent à façonner notre art contribuent aussi à façonner notre devenir. Grâce à l’amitié, à notre identité queer et à nos racines yorubas communes, nous avons trouvé un langage qui dépasse toute explication, un langage qui dit simplement : « Mo Wà". « Je vais bien".