Never
Shallow
Atena Cosenza nous parle de son album Object of Desire, prévu pour 2025, ainsi que des défis liés à l’art, à la transidentité, à la féminité et à la vie entre deux cultures
Nous sommes dans la deuxième quinzaine d’août, la dernière vague de chaleur s’est enfin calmée, et après quelques jours de pluie, un peu de soleil l’après-midi accompagne des températures bien plus supportables. Atena arrive à vélo et demande si elle peut l’amener avec elle à l’intérieur du Rainbow Center, car il n’y a aucun moyen de l’attacher dehors. Alors que nous partageons une dernière cigarette avant de commencer l’interview, elle se met à parler de son travail, c’est-à-dire de son emploi principal à la cantine d’une usine à Trèves, en Allemagne, où elle vit. Elle me raconte l’étrange obsession de son responsable transphobe pour ses cheveux (« on sait tous que c’est un mec », dit-il en parlant d’elle), les différentes façons dont elle a appris à gérer les regards des hommes qui travaillent dans l’atelier, ce mélange de désir et de dégoût.
Le vélo, comme je l’apprendrai plus tard, est destiné à être vendu. Pour financer sa transition. Tout comme son clavier, l’ordinateur portable qu’elle utilise pour composer sa musique, ainsi que son tourne-disque.
Mais pas ses disques. Elle ne toucherait jamais à sa collection de vinyles. Celle-ci est assez éclectique et rassemble de la musique traditionnelle du monde entier jusqu’aux classiques du rock et de la pop. Mais curieusement, pour une Vénézuélienne qui a passé une bonne partie de son enfance en Espagne, sa collection ne comprend qu’une seule artiste hispanophone : Isabel Pantoja, qu’elle décrit comme une artiste très « folklorique », représentative d’une culture presque « schizophrénique », intégrant d’une part de nombreux éléments de son passé arabe ainsi que des expressions culturelles roms, tout en essayant dans le même temps de dissimuler ses origines « honteuses ».
C’est la direction opposée qu’Atena emprunte dans son propre parcours musical, en assumant pleinement ses racines, en mêlant les univers culturels occidental et arabe au sein d’une identité artistique définie par leur confluence. « Mes deux piliers, ce sont Haifa Wehbe et Lana del Rey », dit-elle en riant.
Son premier album, Object of Desire, achevé en 2025, a été créé pendant ses études d’ingénierie du son à Berlin, dans le cadre de son projet de mémoire. Elle l’a financé en travaillant dans la restauration hôtelière, son deuxième job qu’elle exerce le week-end. Elle souhaitait collaborer (et elle a réussi) avec des musicien·ne·s de tout le Moyen-Orient, « pour intégrer l’authenticité, et non une fétichisation superficielle », privilégiant l’expérience réelle à la théorie musicale. Elle se souvient notamment à quel point elle avait hâte de travailler avec un professeur de musique syrien ; une collaboration qui n’a jamais vu le jour en raison de facteurs politiques.
Sa fascination pour la musique arabe a commencé bien plus tôt, grâce aux reprises par Shakira de la chanteuse libanaise emblématique Fairuz, mais c’est Berlin, avec son importante diaspora du Moyen-Orient, qui lui a permis d’approfondir sa connaissance de la culture arabe. « Il n’y avait pas tant de Latino-Américain·e·s, mais beaucoup de personnes originaires du Moyen-Orient », explique-t-elle. Une occasion d’aller « directement à la source », de renouer avec les racines andalouses cachées au sein de la culture espagnole.
Le processus de création de l’album a également coïncidé avec ses premiers pas vers la transition. « Je faisais ma transition sans m’en rendre compte. Pour moi, c’était simplement être moi-même », dit-elle ; un état d’être qui a néanmoins entraîné des changements fondamentaux : dans la perception des autres, dans les relations amoureuses, dans la sexualité. Avec la ou les religions, ce sont là des thèmes centraux de l’album.
« Il n’y a ni bien ni mal. Il faut se créer son propre univers, et si cela ne fait de mal à personne, foncez »
« Les femmes trans sont soit des objets de désir, soit des cibles de haine et de moquerie. Cette sexualisation peut constituer une puissante protection. » La féminité hétérosexuelle, définie par l’ordre patriarcal et le regard comme « à la fois une prison et un cirque ». Et pourtant, il y a du pouvoir à trouver dans ce rôle, du pouvoir dans le fait d’être sous-estimée, dans une soumission feinte ou exagérée.
Atena perçoit une dynamique similaire à l’œuvre dans la manière dont les religions abrahamiques abordent la sexualité et le péché originel, symbolisé par la pomme, qui occupe une place prépondérante sur la pochette de l’album.
« Comment la pomme pourrait-elle vraiment être un péché, si c’est Dieu qui l’a placée dans le jardin ? » s’interroge-t-elle. « Qu’est-ce que le péché ? Vient-il de Dieu ou du Diable ? La sexualité fait naturellement partie de la vie, peu importe comment les gens l’associent à la honte. » Désir et honte, inextricablement liés. Ayant grandi dans une famille catholique, Atena déclare avec humour : « Je ne possède pas de Bible, mais j’ai un Coran ».
Pour elle, contrairement à ce que le discours homonationaliste voudrait faire croire, il n’y a aucune contradiction entre sa fascination pour la culture arabe et son identité trans. Bien au contraire.
À un niveau plus superficiel, on observe des parallèles dans la manière dont les sociétés occidentales discriminent ces deux groupes minoritaires, dans la façon dont ils sont tous deux marginalisés et déshumanisés. En creusant davantage, elle constate que l’art et la culture trans sont rendus invisibles, à l’instar de la manière dont la culture espagnole tente de dissimuler ses influences historiques arabes et roms.
« Même les grand·e·s artistes ne sont pas reconnu·e·s », dit-elle, en citant l’exemple d’Arca, « la plus grande artiste vénézuélienne », qui vit à Barcelone mais n’est presque jamais mentionnée dans son pays d’origine, contrairement à des musiciens célèbres aux parcours similaires. Pour Atena, elle s’inscrit dans la longue lignée des femmes transgenres de la musique électronique ; un héritage et une histoire trop peu mis en avant.
Sur un plan plus spirituel, il existe des similitudes dans la manière dont l’art arabe et sa culture latino-américaine d’origine traitent et représentent la féminité : une beauté hyperféminine comme forme de pouvoir, ce qui trouve un profond écho en elle. Cela contraste, selon elle, avec un contexte culturel occidental où « les femmes devaient devenir plus masculines pour être prises au sérieux » et qui traite la féminité avec un certain mépris.
Une affirmation controversée à première vue, mais pas nécessairement erronée : il suffit d’observer les comportements des femmes occupant des postes importants, telles que les femmes politiques et les cadres supérieures, ainsi que la condamnation sociale et la dérision dont font l’objet, par exemple, les médias destinés aux adolescentes ou la présentation hyperféminine d’une partie des femmes transgenres, pour justifier ce point de vue. La différence entre la féminité latino-américaine et la féminité arabe réside donc davantage dans la manière dont la sexualité est présentée, l’une valorisant la modestie et l’autre embrassant l’hypersexualisation.
La manière dont l’éducation d’Atena façonne son rapport aux cultures va au-delà de ses seules racines latino-américaines. Née au Venezuela et résidant actuellement à Trèves, elle a passé sa vie à se déplacer. D’abord de l’Amérique latine vers différentes villes d’Italie, où vit une partie de sa famille, puis à travers l’Espagne, l’Allemagne, de nouveau en Espagne, à Trèves, à Berlin, puis de retour à Trèves, en passant au maximum deux ans dans chaque endroit.
S’étant ainsi sentie comme une immigrée toute sa vie, il lui est devenu inévitable d’absorber des éléments issus de différentes cultures et de s’y adapter. En conséquence, elle a fini par créer sa propre culture. « Il n’y a ni bien ni mal. Il faut se créer son propre univers, et si cela ne fait de mal à personne, foncez », dit-elle.
Même si Atena n’a jamais vécu au Luxembourg (un pays où sa mère a résidé pendant une partie de sa vie), le Grand-Duché a profondément influencé son évolution lors de son premier séjour à Trèves, entre 2017 et 2018. À l’époque, beaucoup de ses amis vivaient au Luxembourg et elle finissait par y passer presque tous ses week-ends.
« le Luxembourg est un pays qui se soucie de l’expression artistique de ses habitant·e·s, même s’il est très axé sur le monde des affaires »
Ce fut une période marquante de sa vie. Bien qu’il s’agisse d’un « pays plus petit et plus conservateur », elle a eu le sentiment qu’il lui offrait davantage d’espace pour s’explorer, se sentant plus en sécurité en adoptant une apparence vestimentaire féminine ici qu’en Allemagne.
Aujourd’hui, elle s’y rend moins souvent, son temps étant en grande partie accaparé par ses différents emplois, et le pays est passé d’un espace plus sûr à une terre d’opportunités.
« Le Luxembourg propose de meilleurs programmes pour les artistes », décrit-elle. « Il n’y a pas ici d’opportunités hollywoodiennes, mais il y en a nettement plus qu’en Allemagne. Il est plus facile d’entrer en contact avec des associations, des institutions, etc. » Contrairement à l’attitude plus « traditionnelle » de l’Allemagne envers l’art, elle estime que « le Luxembourg est un pays qui se soucie de l’expression artistique de ses habitant·e·s, même s’il est très axé sur le monde des affaires ».
Parmi ses projets ici, on compte une performance, qui en sera suivie d’autres, ainsi qu’un clip vidéo qui n’a pas encore été publié. Pour l’instant.
Bon nombre des opportunités qui s’offrent à Atena au Luxembourg sont le fruit de ses ami·e·s, dont beaucoup sont plus ou moins impliqué·e·s dans la scène culturelle locale.
« Certain·e·s croient plus en mon art que moi-même »
« Certain·e·s croient plus en mon art que moi-même », dit-elle en riant.
Elle ajoute, d’un air amusé, qu’iels suivent ses différentes « hyperfixations », et elle se sent fière de parvenir à leur faire aimer les mêmes choses qu’elle. « Je pense que c’est parce que ce n’est jamais superficiel. Ce n’est jamais une obsession au hasard, je vais toujours jusqu’au bout des choses ». Se plonger dans différents sujets, dit-elle, l’aide à explorer des facettes d’elle-même.
Cela dit, Atena prend consciemment un peu de recul par rapport à la musique ces derniers temps.
D’une part, il y a les pressions économiques, exacerbées par le coût de sa transition. Elle cumule deux emplois, voire trois, si l’on compte son activité en ligne, tout en étant obligée de se séparer d’un certain nombre d’effets personnels indispensables, dont certains sont justement les outils nécessaires à la création musicale, comme son clavier ou son ordinateur portable.
Fidèle à l’attitude « la survie avant tout » issue de ses racines latino-américaines, elle prend les choses comme elles viennent : « Les biens matériels peuvent toujours revenir. C’est comme devoir faire un pas en arrière pour en faire deux en avant. Je vois ça comme une façon de faire de la place pour quelque chose de nouveau ».
Et ce quelque chose de nouveau, en ce moment, c’est l’idée de se réinventer. Trouver la réponse à la grande question « Et maintenant ? » qui s’est posée après que « tout s’est effondré » lorsqu’elle a quitté Berlin, après six ans d’études et une « vie de folie ». Après son retour dans la petite ville de Trèves.
Une nouvelle réalité vécue qui va au-delà d’un simple changement de décor, non seulement en ce qui concerne sa transition (la manière dont cela modifie la relation entre le monde et elle, et vice-versa), mais aussi en termes d’exploration artistique. Différentes tentatives et voies pour entrer en connexion avec ces nouvelles versions d’elle-même.
Elle me confie qu’elle écrit beaucoup dans son journal, ces derniers temps, en se concentrant davantage sur la poésie. Avec le recul, elle considère Object of Desire comme une étape de son évolution en tant qu’artiste ; si elle devait le refaire aujourd’hui, cela prendrait des formes différentes.
« Je pense que j’essaie toujours de découvrir qui je suis », dit-elle.
Un aspect inattendu de cette exploration de soi est sa présence sur TikTok. Elle diffuse régulièrement des vidéos en direct sur ce réseau social, faisant « un peu de tout » au cours de ses performances. Elle y voit une forme d’art différente, une scène numérique.
Mais lorsqu’elle se retrouve sur cette scène, exposée au regard de spectateur·rice·s anonymes, elle perçoit également son public. Tout comme ses « fans » ne connaissent qu’une facette très spécifique d’elle-même, elle découvre une « partie très différente de la société », que l’anonymat d’Internet a libérée de nombreux tabous.
C’est également le caractère direct de ce format qui la séduit. « Il n’y a pas beaucoup de mise en scène. C’est très dynamique, très naturel. »
Outre son approche plus réfléchie de la création de contenu, son expérience de la transphobie en ligne (le fléau de toute expérience Internet pour les personnes trans) est également quelque peu singulière. Dans les rares occasions où elle y est confrontée, elle y fait simplement face avec agacement.
« On doit faire face aux mêmes conneries tout le temps. »
Le plus intéressant, cependant, c’est la manière dont ses performances en ligne influencent les stratégies qu’elle a adoptées pour faire face à la transphobie latente dans sa vie quotidienne. C’est ainsi qu’elle a appris à « monter un spectacle pour survivre », à jouer avec le regard des ouvriers à l’usine.
« Je porte des couettes et ça fait sensation. Je porte des tresses et ça fait sensation. C’est tellement drôle, franchement ! » raconte-t-elle.
Le pouvoir de la féminité utilisée comme arme.
Pour elle, donc, la transphobie et la misogynie en ligne se manifestent davantage à un niveau structurel. Elle a l’impression de devoir se restreindre considérablement et se demande si elle a été victime d’un « shadow ban » (c’est-à-dire si l’algorithme a arrêté de la recommander activement) sur la plateforme.
« Il y a littéralement des mecs qui se masturbent devant la caméra, mais si je me contente d’appliquer de la crème, ce sera signalé comme de la “pornographie” », dénonce-t-elle. « Je dois faire attention à ne pas montrer trop de peau. » D’ailleurs, son compte a déjà été supprimé, sans aucune explication officielle, bien sûr.
Même si Atena est fascinée par la notion même de culture, elle affirme qu’au final, elle s’intéresse davantage aux identités individuelles qu’aux groupes, à l’unique plutôt qu’à l’universel. Une approche qui se reflète dans ses écrits actuels.
Une grande partie de ses textes porte sur les fleurs.
Elle me parle de la roseraie de son propriétaire. La rose, motif ancestral symbolisant la nature éphémère de la beauté. Le cycle de la floraison et de la mort, le caractère unique de chaque fleur.
