Ce que la solidarité transféministe attend des mouvements féministes
Nous décrivons souvent le féminisme à l’aide de mots tels que intersectionnel, inclusif, diversifié et solidarité. Ces mots font désormais partie intégrante du vocabulaire des mouvements féministes contemporains. Pourtant, il existe une question plus épineuse à laquelle le langage lui-même apporte rarement de réponse : que sommes-nous réellement prêtes à faire les unes pour les autres lorsque la solidarité devient inconfortable, politiquement coûteuse ou compliquée ?
Cette question devient de plus en plus urgente alors que les mouvements féministes et LGBTQI+ à travers l’Europe font face à une vague croissante de réactions hostiles. Les acteurs anti-droits et autoritaires ne se contentent pas de remettre en cause les droits individuels ; ils exploitent également les divisions existantes entre les mouvements, présentant l’égalité d’un groupe comme une menace pour un autre. Le projet de recherche 2026 In This Together de TGEU (Trans Europe and Central Asia) identifie précisément ce contexte politique, en soutenant que la solidarité entre les mouvements féministes revêt un caractère de plus en plus stratégique plutôt que simplement idéaliste. Il examine comment les craintes liées à l’identité, à la sécurité, aux ressources et aux désaccords peuvent entraver la solidarité transféministe.
Mais il y a une question qui va au-delà du simple message.
Qu’exige la solidarité, une fois que l’on passe des paroles à l’action ?
Mon argument est que la solidarité transféministe ne doit pas être comprise simplement comme l’inclusion des personnes trans au sein des mouvements féministes existants. Elle doit être comprise comme une pratique politique : un engagement en faveur de l’égalité capable de survivre aux désaccords, de faire face à la pénurie, de redistribuer le pouvoir et de remettre en cause les structures qui dressent les communautés marginalisées les unes contre les autres.
En d’autres termes, la solidarité est un verbe.
Le mot inclusion semble incontestablement positif. Pourtant, il peut receler une hypothèse dérangeante, à savoir qu’il existe un espace préexistant appartenant à un groupe, dans lequel un autre groupe peut être invité à entrer.
Les recherches de TGEU ont révélé que certaines participantes perçoivent le discours sur « l’inclusion trans » comme abstrait, de pure forme, voire condescendant. En revanche, l’égalité a été identifiée comme une valeur féministe commune plus forte. Cette distinction est importante car l’inclusion peut laisser intacte la répartition sous-jacente du pouvoir.
Si un mouvement a le pouvoir d’inclure quelqu’un·e, il a également le pouvoir de l’exclure.
C’est pourquoi la solidarité transféministe exige de poser une question différente. Au lieu de demander : Comment le féminisme peut-il inclure les personnes trans ?, nous devrions nous demander :
Qui a le pouvoir de décider ce qu’est le féminisme, quelles expériences comptent, quelles priorités importent et qui a le droit de définir l’agenda politique ?
Cette question n’est pas entièrement nouvelle au sein du féminisme. Les mouvements féministes ont été transformés à maintes reprises lorsque des groupes auparavant considérés comme périphériques ont exigé d’être reconnus en tant que sujets politiques. Le Manifeste transféministe fondateur d’Emi Koyama, par exemple, définit le transféminisme à travers le lien entre la libération des femmes trans et celle des femmes au sens large, tout en mettant l’accent sur la politique de coalition comme source de force féministe.
Les recherches de Maja Pan plaident de la même manière en faveur d’une solidarité féministe radicale plutôt que d’une simple inclusion normative, en s’appuyant sur les expériences d’organisation féministe lesbienne dans l’espace post-yougoslave pour examiner comment des alliances politiques peuvent se construire au-delà des différences.
La leçon est importante : les mouvements ne deviennent pas plus forts simplement en ajoutant davantage de personnes à une structure existante. Parfois, la solidarité exige de changer la structure elle-même.
La solidarité ne signifie pas l’uniformité
L’un des obstacles les plus tenaces à la solidarité transféministe est l’hypothèse selon laquelle les personnes doivent avoir des expériences identiques pour se comprendre politiquement.
Ce n’est pas le cas.
Les femmes cisgenres et les femmes transgenres ne vivent pas le genre de la même manière. Les hommes trans, les personnes non binaires et les femmes cis entretiennent des relations différentes avec le pouvoir lié au genre. L’origine ethnique, la classe sociale, le handicap, le statut migratoire, la sexualité et la situation économique façonnent davantage la manière dont l’oppression est vécue.
Reconnaître ces différences ne constitue pas une menace pour la solidarité. C’est sa condition préalable.
Une politique qui affirme « Nous sommes tous pareil·le·s » risque d’effacer les différences réelles. Une politique qui affirme « Nous sommes trop différent·e·s pour nous unir » rend toute coalition impossible.
La solidarité transféministe exige une troisième position :
Nous pouvons vivre l’oppression différemment tout en restant uni·e·s par des luttes politiques contre les systèmes qui la produisent.
C’est l’une des forces du féminisme intersectionnel. L’oppression ne s’exerce pas à travers une catégorie à la fois. Le patriarcat s’entrecroise avec le racisme, le capitalisme, le colonialisme, le capacitisme, la transphobie, l’homophobie et d’autres systèmes de pouvoir.
De la même manière, la théorie transféministe a été utilisée pour remettre en cause les binaires rigides et pour comprendre la manière dont l’oppression de genre opère à travers des identités qui s’entrecroisent, tout en identifiant des possibilités de réseaux de solidarité et de résistance collective. (Sage Journals)
La solidarité ne nous oblige donc pas à hiérarchiser les formes d’oppression pour déterminer laquelle est la « pire ».
Elle nous oblige à comprendre comment différentes formes d’oppression peuvent se renforcer mutuellement.
La politique de la rareté
L’une des conclusions les plus importantes de la recherche de TGEU concerne peut-être la rareté.
On incite souvent les communautés marginalisées à croire qu’il n’y en a pas assez pour tout le monde.
Pas assez de financement.
Pas assez d’attention politique.
Pas assez d’espace institutionnel.
Pas assez de ressources publiques.
Pas assez de sécurité.
Pas assez de reconnaissance.
Dans cette perspective, les progrès d’un autre groupe peuvent apparaître comme une perte pour nous.
Si les personnes transgenres bénéficient d’une plus grande reconnaissance, certain·e·s peuvent craindre que les droits des femmes ne reçoivent moins d’attention. Si une organisation finance un projet mené par des personnes transgenres, un autre groupe peut s’inquiéter de voir son propre travail perdre en visibilité. Si l’attention politique se porte sur une forme de discrimination, d’autres peuvent avoir le sentiment que leurs luttes sont rendues superflues.
Ces préoccupations ne peuvent pas être simplement balayées d’un revers de main.
La pénurie matérielle est bien réelle.
Mais la question politique est la suivante : qui a créé cette pénurie ?
La réponse est rarement une autre communauté marginalisée.
La boîte à outils de TGEU établit explicitement un lien entre la logique de la rareté et la concentration de la richesse et du pouvoir, l’austérité et les stratégies politiques qui redirigent la frustration vers d’autres groupes marginalisés. Elle préconise de concevoir les droits comme étant interconnectés plutôt que de les envisager comme une compétition à somme nulle.
Cela soulève une question féministe puissante :
Pourquoi nous encourage-t-on à nous battre les unes contre les autres pour des miettes alors que les structures qui contrôlent les ressources restent largement intactes ?
La politique transféministe devrait donc aller au-delà du simple fait de rassurer les gens en leur disant qu’« il y en a assez pour tout le monde ». Elle devrait se demander pourquoi les systèmes de santé sont sous-financés, pourquoi le logement est inabordable, pourquoi les organisations de base manquent chroniquement de ressources et pourquoi le travail de soins reste inégalement réparti.
La solidarité se renforce lorsqu’elle identifie les structures à l’origine de la pénurie au lieu de laisser les communautés marginalisées se faire concurrence entre elles.
La sécurité sans bouc émissaire
La sécurité est peut-être le terrain le plus délicat sur le plan émotionnel. Les femmes vivent des expériences réelles de harcèlement, de violences sexuelles et de genre. Le féminisme a toutes les raisons de prendre ces expériences au sérieux. Mais prendre au sérieux la sécurité des femmes ne nécessite pas d’identifier les personnes trans comme une catégorie de menace. Cette distinction est essentielle.
Une approche transféministe devrait pouvoir affirmer simultanément deux choses :
Les craintes et les expériences de violence des femmes sont réelles, et exclure les personnes trans n’est pas automatiquement la réponse à ces craintes.
Les recherches de TGEU plaident pour que le débat passe de la suspicion individualisée aux causes structurelles de la violence, notamment la misogynie, le patriarcat et la précarité économique. Elles mettent également en garde contre le risque de laisser les discours de « protection » reproduire le paternalisme même que le féminisme a historiquement contesté.
Il s’agit là d’une contradiction féministe importante.
Si l’on répète sans cesse aux femmes qu’elles doivent être protégées parce qu’elles sont intrinsèquement vulnérables, leur autonomie est alors discrètement remplacée par le paternalisme.
La question ne devrait donc pas seulement être :
Qui faut-il exclure pour assurer la sécurité des femmes ?
Elle devrait plutôt être :
Quelles conditions permettraient réellement d’assurer la sécurité de tous·tes ?
Des services publics dotés de ressources suffisantes. Des soins de santé accessibles. Des logements sûrs. Des réponses efficaces à la violence de genre. La sécurité économique. L’absence de discrimination. Des espaces où les personnes peuvent signaler des actes de violence sans crainte. Et des systèmes sociaux qui n’obligent pas les personnes à dépendre de celles et ceux qui pourraient leur nuire.
Un avenir transféministe ne peut pas promettre un monde sans risques. Il peut exiger un monde où la sécurité ne s’obtient pas au prix de l’égalité d’un autre groupe marginalisé.
La chaise inconfortable
La solidarité devient particulièrement difficile lorsque les opinions divergent.
La boîte à outils de TGEU identifie la peur d’être mal compris·e comme l’un des obstacles à la solidarité transféministe. Certaines féministes cis craignent de dire quelque chose de déplacé, d’être jugées ou de ne pas en savoir assez. En parallèle, les personnes trans peuvent se sentir épuisées par le fait qu’on leur demande sans cesse d’expliquer, de défendre ou de justifier leur existence.
Ces deux réalités peuvent coexister.
Cela soulève une question difficile mais nécessaire :
Les mouvements féministes peuvent-ils laisser place à l’incertitude sans faire peser sur les personnes trans la responsabilité de la résoudre ?
Je crois qu’ils le peuvent ; mais seulement si la responsabilité est partagée.
Une féministe cis qui se pose des questions devrait avoir la possibilité d’apprendre.
Une féministe trans ne devrait pas avoir à devenir une éducatrice non rémunérée simplement parce que quelqu’un·e d’autre se pose des questions.
Cela implique de créer des cultures dans lesquelles chacun·e peut dire « Je ne sais pas » sans que cette incertitude se transforme en une exigence imposant à une autre personne marginalisée d’effectuer un travail émotionnel.
Cela signifie également accepter que l’apprentissage puisse être inconfortable.
Trans Europe and Central Asia décrit cela comme « s’asseoir sur la chaise inconfortable » : rester présent·e face à l’incertitude, au désaccord et à la possibilité de se tromper, plutôt que de se replier immédiatement sur une attitude défensive ou d’exclusion.
Il y a quelque chose de profondément féministe dans cette idée.
Le féminisme n’a jamais été un mouvement où tout le monde partait d’une connaissance parfaite. Il s’est développé à travers la critique, le désaccord, l’introspection et la reconnaissance que des hypothèses auparavant acceptées peuvent être erronées.
Nous n’avons pas besoin d’un accord parfait pour construire une solidarité politique.
Nous avons besoin d’un engagement commun à continuer d’apprendre sans renoncer à l’humanité de chacun·e.
Qui accomplit le travail de solidarité ?
C’est là que la conversation devient encore plus compliquée.
La solidarité exige du travail.
Quelqu’un·e doit expliquer.
Quelqu’un·e doit écouter.
Quelqu’un·e doit organiser.
Quelqu’un·e doit défendre.
Quelqu’un·e doit apporter un soutien émotionnel.
Quelqu’un·e doit assister à la réunion.
Quelqu’un·e doit contester les propos discriminatoires.
Quelqu’un·e doit rédiger la charte.
Et trop souvent, on attend des personnes les plus touchées par la discrimination qu’elles assument elles-mêmes ce travail.
On attend souvent des personnes trans qu’elles expliquent leur identité, sensibilisent les institutions, réfutent les fausses informations et défendent leur propre humanité dans des espaces où elles sont déjà politiquement vulnérables.
Cela soulève une question féministe dérangeante :
Qui assume le travail non rémunéré qui rend la solidarité possible ?
Le féminisme dénonce depuis longtemps la répartition inégale des tâches de soins et du travail émotionnel. La solidarité transféministe devrait appliquer cette même analyse au militantisme.
Si l’on attend toujours des personnes trans qu’elles sensibilisent les féministes cis à la transphobie, tandis que les allié·e·s cis restent silencieux·ses face à d’autres personnes cis, le fardeau est inégalement réparti.
L’un des enseignements pratiques les plus utiles tirés des recherches de TGEU réside donc dans l’accent mis sur la nécessité de donner aux allié·e·s cis les moyens d’avoir des conversations difficiles avec d’autres féministes cis.
La solidarité, c’est partager le travail.
Cela signifie ne pas demander à la personne qui porte le fardeau le plus lourd d’assumer également la responsabilité d’expliquer pourquoi ce fardeau existe.
La représentation n’est pas le pouvoir
Une autre distinction mérite une plus grande attention : la présence n’est pas le pouvoir.
Une organisation féministe peut compter une personne trans parmi ses intervenant·e·s et rester néanmoins structurellement exclusive.
Elle peut publier une déclaration de soutien aux personnes trans sans qu’aucune personne trans ne participe à la définition de ses priorités.
Elle peut inviter un·e militant·e trans à s’exprimer sur les « questions trans » sans jamais lui demander de participer à des discussions sur la justice économique, la migration, les soins de santé, l’éducation ou la stratégie organisationnelle.
Il s’agit là de tokenisme déguisé en représentation.
Les recherches de TGEU soulignent que les personnes trans peuvent être exclues des postes de direction et des processus décisionnels, ou être traitées comme les porte-parole de communautés entières. Son manifeste, qui accompagne ces recherches, appelle donc à ce que les féministes trans issues de minorités ethniques et en situation de handicap aient une influence significative sur les programmes, les priorités et les stratégies politiques.
La différence est simple :
La représentation consiste à se demander si une personne est présente dans la salle.
Le pouvoir consiste à se demander si elle peut changer ce que la salle décide.
Un mouvement transféministe doit se préoccuper de cette deuxième question.
La solidarité a un coût
C’est là, en fin de compte, que je pense que la solidarité transféministe devrait aller plus loin.
Il est facile de soutenir la solidarité quand cela ne coûte rien.
Il est facile de signer une déclaration.
Il est facile de publier un graphique arc-en-ciel.
Il est facile de dire que tout le monde mérite l’égalité.
La question la plus difficile est de savoir ce qui se passe lorsque la solidarité exige quelque chose de notre part.
Que se passe-t-il lorsqu’une organisation doit partager ses financements ?
Lorsque les dirigeant·e·s doivent faire de la place à une nouvelle personne ?
Lorsqu’une priorité politique bien connue doit être reconsidérée ?
Lorsqu’un·e allié·e doit remettre en question un·e membre de son propre mouvement ?
Lorsqu’une féministe doit écouter un témoignage qui complique sa compréhension de la condition féminine ?
Lorsqu’une personne trans doit faire confiance à un mouvement qui l’a historiquement exclue ?
Lorsque les ressources sont véritablement limitées ?
C’est là que la solidarité cesse d’être un principe pour devenir une pratique.
Si la solidarité ne nous oblige jamais à renoncer au pouvoir, aux ressources, à la certitude ou au confort, il s’agit peut-être de sympathie plutôt que de solidarité.
Il ne s’agit pas ici de préconiser d’ignorer les réalités matérielles ou de prétendre que les mouvements disposent de ressources illimitées. Il s’agit plutôt de plaider pour que nous affrontions collectivement ces réalités plutôt que de laisser la pénurie devenir une justification à l’exclusion.
Le manifeste commun « In This Together » va dans ce sens en appelant les gouvernements et les bailleurs de fonds à financer les organisations de défense des droits humains de base, en particulier celles dirigées par des personnes trans, noires et métisses, tout en réclamant un leadership significatif et un soutien entre les mouvements.
C’est la solidarité traduite en politique concrète.
Un avenir transféministe est un avenir intersectionnel
Un avenir transféministe ne peut se limiter à l’identité de genre.
Il doit également s’interroger sur le sort de la personne trans migrante qui n’a pas accès à une protection juridique. De la personne trans vivant dans la pauvreté qui n’a pas les moyens de se soigner. De la personne trans en situation de handicap confrontée à des services inaccessibles. De la travailleuse du sexe trans confrontée à la criminalisation et à la violence. De la femme trans racisée, confrontée à la fois au racisme et à la transmisogynie. De la jeune personne rejetée par sa famille, qui ne parvient pas à trouver un logement sûr.
C’est pourquoi le transféminisme doit être intersectionnel. L’objectif ne peut se limiter à intégrer les personnes trans dans les systèmes existants.
Il faut également se demander si ces systèmes ne sont pas à l’origine d’inégalités.
À quoi ressembleraient les soins de santé s’ils étaient véritablement accessibles ?
À quoi ressemblerait la politique du logement si quitter une relation abusive ne signifiait pas se retrouver à la rue ?
À quoi ressemblerait l’organisation féministe si le travail de soins était correctement valorisé ?
À quoi ressembleraient les mouvements politiques si les personnes les plus concernées par les politiques disposaient d’un réel pouvoir de décision ?
Ce ne sont pas des questions isolées.
Ce sont des questions sur le type de société que nous voulons.
De la défense des droits à l’imagination de la libération
Dans la politique militante, il existe un risque de se retrouver en permanence sur la défensive.
Nous passons notre temps à riposter aux attaques.
À riposter aux lois discriminatoires.
À riposter à la désinformation médiatique.
À riposter aux campagnes de haine.
À riposter aux coupes budgétaires.
À riposter aux boucs émissaires politiques.
Mais la solidarité devrait aussi nous permettre d’imaginer quelque chose qui va au-delà de la simple survie.
Un avenir transféministe ne se limiterait pas à une simple tolérance envers les personnes trans.
Ce serait un avenir où chacun·e jouirait de l’autonomie corporelle, d’un accès effectif aux soins de santé, d’un logement sûr, de la dignité économique et de la protection contre la violence.
Ce serait une société où le genre ne déterminerait pas à qui l’on accorde du crédit face à la souffrance.
Où le féminisme n’aurait pas à choisir entre les femmes et les personnes trans.
Où les migrant·e·s et les communautés racialisées ne seraient pas traité·e·s comme des menaces.
Où les personnes en situation de handicap ne seraient pas considérées comme des détails secondaires.
Où l’on n’attendrait pas des organisations de base qu’elles survivent indéfiniment à force d’épuisement.
Où la participation politique ne serait pas réservée à celles et ceux qui ont de l’argent, un statut institutionnel ou des privilèges sociaux.
Et où la solidarité ne serait pas un slogan utilisé en temps de crise, mais une pratique politique quotidienne.
Le féminisme triomphe lorsque nous refusons ce choix
La leçon la plus forte que l’on puisse tirer de la solidarité transféministe est peut-être donc que nous devons refuser les choix qui nous sont imposés.
Nous n’avons pas à choisir entre la sécurité des femmes et l’égalité des personnes trans.
Entre la justice reproductive et les soins de santé affirmant le genre.
Entre la politique féministe et la libération trans.
Entre la reconnaissance des différences et la construction d’une lutte collective.
Entre le désaccord et la solidarité.
Entre la liberté individuelle et la solidarité collective.
Les forces politiques qui cherchent à faire reculer les droits féministes et LGBTQI+ tirent profit du fait que ces droits soient présentés comme mutuellement exclusifs.
Nos mouvements s’affaiblissent lorsque nous acceptons ce cadre de référence.
La solidarité transféministe offre une autre possibilité.
Elle affirme que nos expériences peuvent être différentes sans que nous devenions ennemies.
Elle affirme que l’égalité n’est pas une ressource limitée.
Elle affirme que la sécurité ne doit pas passer par l’exclusion.
Elle affirme que le désaccord ne doit pas nécessairement mettre fin aux relations politiques.
Elle affirme qu’une représentation sans pouvoir est insuffisante.
Et elle affirme que la solidarité n’a de sens que lorsqu’elle se traduit par l’action.
Le défi pour les mouvements féministes n’est donc pas simplement de devenir plus « inclusifs ».
Il s’agit d’être plus disposés à partager le pouvoir.
À partager les ressources.
À partager les responsabilités.
À se défendre les un·e·s les autres.
À écouter sans exiger des expériences identiques.
À être en désaccord sans renoncer à l’égalité.
À remettre en cause les structures qui tirent profit de notre division.
Et à construire des institutions où les personnes les plus touchées par l’injustice ne sont pas simplement invitées à s’exprimer, mais où elles sont en mesure de façonner la suite des événements.
La solidarité est un verbe, car la libération est une action que nous menons ensemble. Nos luttes sont étroitement liées, et notre liberté dépend de la reconnaissance de ces liens, de notre soutien mutuel et de notre remise en cause des systèmes qui nous divisent, alors que ce qui nous unit est bien plus important que ce qui nous sépare.
Et si le féminisme est, en fin de compte, un mouvement contre les systèmes qui nous dictent quels corps comptent, quelles voix ont du poids et quelle liberté est négociable, alors la solidarité transféministe n’est pas un simple ajout facultatif au féminisme.
C’est l’un des moyens par lesquels le féminisme peut rester fidèle à sa promesse la plus transformatrice : qu’aucune d’entre nous ne devrait avoir à être libre au détriment d’une autre.
Car nous ne pouvons pas nous permettre d’être divisées.
