J’ai rencontré Sophia lors d’une collecte de fonds organisée par Collect4Ukraine. Ce collectif, basé à Amsterdam, recueille des dons pour l’Ukraine et organise des événements pour la communauté ukrainienne locale et celleux qui la soutiennent aux Pays-Bas. Avec son rouge à lèvres rouge vif, son foulard à fleurs folkloriques, sa jupe noire et son énorme marmite de bortsch (végan), Sophia ne passe pas inaperçue. Mais si son apparence de déesse païenne illumine celleux qui l’entourent, c’est son art qui m’a véritablement émue et qui n’a fait que renforcer ma compréhension de qui elle est, de ce qu’elle fait et de ce qu’elle défend. Parce que, franchement, c’est quoi ces tuyaux ?
Sophia Bulgakova est née à Odessa, en Ukraine, en 1997. C’est une artiste-chercheuse interdisciplinaire et une activiste qui crée à la croisée de l’art, de la technologie et des structures sociales. Ses œuvres explorent l’identité, la perception et l’imagination, guidant le public dans le fil de sa pensée, en suscitant sa curiosité et son intérêt en l’encourageant à faire un effort, à chercher un peu plus loin, à se soucier. Ses installations et performances interpellent le public à travers des stimuli sensoriels et influencent la manière dont il est physiquement capable de percevoir la réalité qui lui est présentée.
Sophia et moi n’avions jamais vraiment discuté jusqu’à présent, c’était donc un plaisir de pouvoir enfin la rencontrer et lui demander ce que son art signifie pour elle, et comment elle relie le personnel à l’artistique :
« Pour être honnête, je pense que j’ai longtemps eu du mal à relier ma réalité quotidienne, qui je suis en tant que personne, à mon travail. Durant mes études, j’ai longtemps touché à tout, mais par la suite, mon travail s’est concentré spécifiquement sur la perception, la phénoménologie de la perception – comment et pourquoi nous voyons les choses de manière très abstraite. Plus je progressais, plus mon travail évoluait. C’est ce genre d’universalité qui traduit mes expériences (très) personnelles. »
Sophia a grandi en Ukraine et a ensuite déménagé aux Pays-Bas pour étudier à l’ArtScience Interfaculty de l’Académie royale des arts et du Conservatoire royal de La Haye. Avant cela, elle a étudié la sculpture à Kiev, puis la photographie et les médias temporels à l’Université des arts de Londres. Lorsque l’invasion a commencé, elle était au Portugal :
« J’ai étudié aux Pays-Bas de 2015 à 2019, puis j’y suis restée quelque temps. J’ai passé quelques mois en Ukraine pendant la pandémie, mais en 2021, je suis revenue aux Pays-Bas. J’étais en Ukraine pour le réveillon du Nouvel An 2022, alors que tout le monde parlait de la guerre, se demandant si elle allait éclater ou non. J’étais là-bas avec mon ex-compagnon, et quand il est rentré en Belgique, je suis restée en Ukraine. Je sentais que je devais aller à Odessa. Je ne sais pas pourquoi, mais c’était mon intuition, alors j’y suis allée. J’ai quitté l’Ukraine le 20 janvier, un mois avant le début de l’invasion à grande échelle. À ce moment-là, personne ne croyait que quelque chose pouvait vraiment arriver. Cependant, tout le monde avait l’air un peu bizarre. L’ambiance était étrange, mais tout tournait à plein régime. Quand je suis revenue aux Pays-Bas, j’ai senti mon anxiété s’intensifier. J’avais un événement en février au Portugal, donc j’étais à Lisbonne lorsque l’invasion à grande échelle a commencé. Je dînais avec les organisateur·rice·s de l’exposition et quelques ami·e·s qui y participaient également. Il y a eu une conférence de presse du président russe Poutine, au cours de laquelle il a annoncé qu’il reconnaissait les républiques de Donetsk et de Lougansk. Je me suis dit : « Oh non, on est cuits. » J’étais vraiment bouleversée. Et puis, d’une manière ou d’une autre, le lendemain a été calme, d’un calme inquiétant. Je me demandais : pourquoi est-ce si calme ? Que se passe-t-il ? Le jour suivant, j’ai été réveillée par les appels de mes ami·e·s et de mes parents. J’étais à Lisbonne, je ne savais pas quoi faire. Je me suis dit que c’était inutile de fuir, car je ne pouvais pas retourner en Ukraine. C’était impossible. Tout le monde était sous le choc.
Après cela, mon travail a changé. J’étais en train de peaufiner des œuvres que j’avais commencées pendant mes études, mais après le début de l’invasion à grande échelle, j’ai commencé à travailler davantage à partir de concepts très phénoménaux, très immatériels ; j’ai commencé à travailler davantage avec la lumière, le son et des textes basés sur des expériences vécues transposées, en utilisant la même méthodologie qu’avant, mais avec une intention plus ciblée. Ce pont entre le personnel et l’artistique, c’est l’œuvre que j’ai présentée au Festival du film de Rotterdam. C’est une expérience XR qui s’intitule OTHERWORLDS. J’ai commencé à l’élaborer juste avant le début de l’invasion. Lorsque j’étais en Ukraine, pendant la pandémie, je me suis souvenue et j’ai ravivé ma fascination d’enfance pour le folklore, les contes de fées et la magie — une magie profondément enracinée. Cela m’inspirait. Je me situe à la croisée de la phénoménologie et de la vision magique, en particulier en ce qui concerne la réalité contemporaine des perspectives décoloniales. »
OTHERWORLDS est l’expérience participative multidimensionnelle de Sophia, qui nous plonge dans des réalités virtuelles et physiques s’inspirant du folklore païen ukrainien, de ses rituels et de ses traditions. Elle conserve la structure et l’intention de la magie païenne traditionnelle, mais nous guide tout en les présentant à travers son propre langage visuel et expérientiel pour ce qu’elle appelle une « transformation personnelle et communautaire ». L’œuvre invite à vivre une sorte de surcharge sensorielle qui vous arrache à la réalité quotidienne et ravive votre imagination en vous permettant de créer de nouveaux liens avec la nature, la technologie et les personnes qui vous entourent. C’est une expérience rituelle hyper-contemporaine, new age, transformatrice et immersive.
Photos: Paulus van Dorsten
Images: Otherworlds Fiber second demo
Mes deux œuvres préférées sont des installations créées après l’invasion à grande échelle. La première regroupe les messages que Sophia a reçus le jour de l’invasion.
« Nous nous sommes toustes réveillé·e·s aujourd’hui au son de sortes d’explosions » est à la fois le titre de l’œuvre et le premier message qu’elle a reçu. Il s’agit d’une publication et d’une installation audiovisuelle qui inclut des stéréogrammes dans l’édition imprimée et des images analogiques en dissolution dans la projection. Ces deux techniques trouvent leurs racines dans les souvenirs des publications stéréographiques de son enfance et des histoires que sa nourrice lui racontait le soir à l’aide d’un projecteur et de diapositives. Ces supports lui permettent de se reconnecter à ses souvenirs d’enfance imaginaires, qui contrastent avec sa réalité actuelle en pleine dissolution. C’est aussi un moyen de transmettre son expérience à des personnes non ukrainiennes au milieu de la couverture médiatique actuelle de la guerre. La publication physique fait partie du livre In Pieces, commandé par Growing Pains.
La deuxième œuvre s’intitule SPOMYNY (souvenirs ou mémoires) et fait intervenir les tuyaux mentionnés plus haut. Lorsque j’ai vu cette installation pour la première fois sur Instagram, cela a immédiatement attiré mon attention. Je voulais en savoir plus sur ce qu’il en était de ces tuyaux, j’ai donc visité son site web pour comprendre cette œuvre à l’aspect singulier. L’expérience permet de ressentir ce que les attaques russes ont représenté pour l’artiste et ses proches, sous la forme d’« artefacts sonores » qu’elle a collectés depuis février 2022. Le public est guidé pour découvrir ce récit non linéaire, dispersé sur des mètres et des mètres de tuyaux isolants à travers lesquels sont racontés les témoignages de guerre de différentes personnes chères à Sophia. Le public navigue parmi les lumières et les sons, contraint d’explorer les récits un par un en portant un tuyau à son oreille pour écouter chaque souvenir. Il faut fournir un effort physique pour les entendre.
L’art de Sophia n’est pas définissable, ni définitif, et ne peut être classé dans une catégorie. C’est tout le contraire : elle trouve des moyens d’attirer le public à travers les supports qu’elle choisit. Elle ne prend pas le public par la main pour lui montrer gentiment ce qu’elle veut lui transmettre. Son œuvre parle d’elle-même et existe par elle-même, comme une machine ou une créature. Elle est simplement là, et le public, intrigué, voire enchanté, est impatient de découvrir ce qui pourrait se passer s’il y participait.
À la fin de notre conversation, j’ai demandé à Sophia si elle était déjà venue au Luxembourg. Elle m’a répondu que c’était sa première visite, mais qu’elle l’attendait depuis longtemps. Tout comme cette interview nous a donné l’occasion de discuter et de faire connaissance, sa publication pourrait bien être l’occasion pour Sophia de venir visiter le Rainbow Center. J’ai hâte de la retrouver pour qu’elle partage sa perspective unique et ses œuvres encore plus singulières, qui permettent au public local de découvrir son univers.


