Les activistes, trop radicaux·ales ?

En novembre 2025, une activiste de « déi aner », un média digital alternatif, apprenait par le Wort que le ministre des Affaires étrangères, M. Xavier Bettel, avait porté plainte contre elle. Le litige ? Un mème publié sur Instagram le représentant, avec des lèvres épaissies, du maquillage et un keffieh. Ce visuel a valu au collectif queer Déi Aner des accusations d’homophobie envers le ministre ouvertement gay. Pourtant, « yassifier » — soit rendre plus glamour — une image est une pratique courante de la culture web, particulièrement au sein de la communauté LGBTQIA+, comme l’a précisé le collectif dans sa prise de position.

Déi Aner sont-iels allé·es trop loin ? Le militantisme luxembourgeois est-il devenu trop radical ? Si l’on revient à l’étymologie, radical vient du latin radicalis, signifiant « à la racine ». Être radical·e, c’est donc simplement s’attaquer à la racine des problèmes.

Il est désormais évident que le génocide des palestinien·nes n’a pu perdurer que grâce au soutien international dont bénéficie l’État d’Israël. Malgré la reconnaissance de la Palestine par le Luxembourg en septembre 2025, le Grand-Duché maintient des liens structurels avec l’effort de guerre, notamment en autorisant l’émission d’obligations d’État israéliennes sur le marché européen via la place financière luxembourgeoise. Ces titres contribuent au financement direct du budget de l’État d’Israël, dont la défense constitue le premier poste de dépenses. Le ministre des Affaires étrangères aurait pu plaider pour des sanctions au niveau européen ou national, ce qui aurait légalement contraint le régulateur à bloquer l’accès de ces obligations aux marchés financiers. Dès lors, s’attaquer aux rouages du conflit derrière le génocide, c’est s’en prendre aux personnes qui le soutiennent — et c’est précisément la démarche de Déi Aner.

« Si dénoncer l’injustice fait de nous des radicaux, alors soit. »
— Déi Aner, 5 novembre 2025

Après tout, entre un mème satirique et un génocide, le choix est vite fait. Même Karin Weyer, directrice de respect.lu, l’ASBL chargée de la déradicalisation au Luxembourg, a rappelé dans la presse l’importance de distinguer « un activisme légitime en démocratie et une forme de militantisme plus extrême, qui dépasse les limites légales et use de la violence », précisant qu’il « ne faut pas dénigrer toute forme de militantisme, même lorsqu’on ne partage pas la cause » (L’Essentiel, 7 novembre 2025).

Un mème politique : liberté d’expression légitime ?

La caricature politique remonte à l’Égypte antique, et a continué à se développer tout au long de l’histoire. Au Moyen-Âge, c’est la gravure sur bois qui permettait de s’exprimer, et à partir du XVIIe siècle, c’est surtout le format papier qui primait. Aujourd’hui, le mème yassifié de Bettel en est bien l’héritier.

Exagérer ou modifier les traits d’un politicien provoque naturellement des réactions de tous types, et cela fait partie du jeu démocratique. Déi Aner l’a affirmé : le but n’était pas l’injure ou la diffamation du ministre, mais plutôt l’interpellation et le dialogue. Il s’agit dès lors d’un exercice parfaitement légitime de la liberté d’expression. La réaction du ministre — attaquer en justice une figure de Déi Aner, qui n’est même pas l’autrice du mème — apparaît dès lors comme une réaction disproportionnée, qui vise à museler la critique.

Qui seront les suivant·es ?

Ces derniers mois, les activistes pro-palestinien·nes subissent une pression croissante au Luxembourg : licenciement pour militantisme sur le temps privé, intimidations et poursuites judiciaires. Pendant ce temps, le soutien logistique et financier à l’État d’Israël perdure.

Cette situation me rappelle la citation de Martin Niemöller sur la passivité face au nazisme :

« Ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif. Ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour protester. »
— Martin Niemöller

Si les défenseurs des droits palestiniens sont aujourd’hui les parias du débat public, qui sera la prochaine cible ?

Comment pouvons-nous garantir que l’espace civique reste ouvert à toutes et tous ? Si nous ne nous mobilisons pas pour mettre fin à l’intimidation et aux licenciements politiques, où s’arrêtera la dérive ? Un monde qui tolère de telles injustices est, au sens propre, bien trop « radical ».

Dans cette affaire, ce n’est pas le collectif Déi Aner qui a franchi la ligne rouge, c’est le Ministre Bettel.