Après quelques hésitations concernant notre voyage pour fêter notre premier anniversaire, mon copain et moi avons finalement décidé de faire le Tour du Mont Blanc (TMB) : une randonnée de 9 à 11 jours autour du Mont Blanc, qui traverse de magnifiques paysages français, italiens et suisses. Il ne nous restait que deux semaines pour nous préparer ; autrement dit, nous ne nous sommes pas vraiment préparés. La plupart de notre équipement de randonnée venait de nos parents : des sacs à dos des années 80, de vieux K-Way, quelques bâtons de randonnée d’occasion et la tente de festival de mon beau-frère. Sans vraiment savoir dans quoi nous nous embarquions, nous nous sommes simplement pris la main et nous nous sommes lancés. C’est à Chamonix, en France, que nous avons commencé notre périple.

Avec le recul, je pense que notre hésitation venait de deux choses. La première était simplement la peur de l’inconnu. Tout ce que nous savions du TMB venait de quelques vidéos TikTok, dont aucune ne vous prépare vraiment à ce que signifient réellement 170 km et 10 000 mètres de dénivelé positif. La deuxième était la peur de ne pas être à notre place. De ne pas appartenir au monde du sport, qui nous a toujours semblé être un espace conçu pour les personnes hétérosexuelles. En grandissant, nous étions tous les deux perçus comme n’étant pas assez masculins, et comme le sport était réservé aux « garçons costauds », nous nous sommes éloignés de ce monde bien avant de lui avoir donné une vraie chance.

Et pourtant, l’une des plus grandes leçons que ce voyage nous a enseignées est que le sport, et en particulier la randonnée, n’appartient à aucun groupe spécifique de personnes. Il appartient à tout le monde. Quels que soient la nationalité, l’âge ou le genre. Sur les sentiers, nous avons rencontré des gens venus du monde entier, de tous âges et de toutes identités de genre. D’une certaine manière, sans même le dire à voix haute, décider de faire ce voyage était notre façon de nous réapproprier une identité que nous avions perdue quelque part dans ce monde binaire dans lequel nous avions grandi. C’était comme sortir du carcan dans lequel nous n’avions jamais eu notre place.

Aussi beau et agréable que fut ce voyage, il a également été éprouvant, physiquement et mentalement. Il nous a poussés tous les deux dans nos limites. C’est dans des moments comme ceux-là qu’un couple est véritablement mis à l’épreuve. Être capable de communiquer alors qu’on est épuisé, assoiffé, affamé peut sembler dramatique, mais c’est la preuve la plus honnête que l’on peut réellement vivre ensemble. Avant de partir, mon copain et moi avons plaisanté en disant que si nous survivions à cela, nous pourrions survivre à tout ce que la vie nous réserverait par la suite. Et honnêtement, ce n’était pas loin de la vérité.

Le premier jour, j’ai perdu mon portefeuille. Il contenait tout : mes papiers, ma carte bancaire, 350 euros. J’ai immédiatement paniqué, tandis que mon copain est resté calme. Il m’a pris la main et a remonté trois kilomètres de pente, en haute altitude, pour le chercher avec moi. À ce moment-là, j’ai complètement oublié le portefeuille et je n’ai cessé de le regarder, en pensant : c’est l’homme de ma vie. Il y a eu d’autres moments où je l’ai soutenu de la même manière. C’était un rapport très équilibré : juste deux garçons gays dans la montagne s’encourageant mutuellement à continuer de marcher.

Ce voyage était aussi une mise à l’écart de la société telle que nous la connaissons. Une bouffée d’air frais dans tous les sens du terme. Nous avons à peine utilisé nos téléphones. Nous n’avons pris aucun moyen de transport pendant près de deux semaines. Nous n’avions aucun rendez-vous, aucune obligation, aucune pression d’être ailleurs qu’à la prochaine étape sur la carte. On se réveille, on prend son petit-déjeuner, on commence à marcher, et on continue de marcher jusqu’à atteindre le prochain campement. Il y a quelque chose de magique à avoir un objectif aussi simple. Atteindre la prochaine étape devient la seule chose à laquelle on pense, et d’une certaine manière, ce simple objectif procure la plus grande satisfaction. C’est dur, mais libérateur.

Malgré la difficulté, ce furent les vacances les plus mémorables de ma vie. Nous nous sommes tellement amusés. Nous avons mangé une quantité démesurée de fromage. Nous avons rencontré tant de gens sympathiques. Nous avons même noué quelques amitiés qui, je l’espère sincèrement, dureront. Les petites joies du quotidien sont vite devenues les moments les plus précieux de la journée : prendre une douche, monter notre tente avant le coucher du soleil, dénicher une petite boulangerie dans un village de montagne isolé. Quand la vie devient aussi simple, tout votre corps se détend.

Parcourir le Tour du Mont Blanc avec mon copain, c’était bien plus qu’une simple randonnée. Ça nous a rappelé qui nous sommes et qui nous voulons être ensemble. Nous nous sommes réappropriés l’espace, avons renoué avec nos corps, avons affronté les peurs que nous traînions depuis l’enfance et trouvé du réconfort l’un auprès de l’autre à chaque nouveau col.

photos Ahmad H.A.